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" Dans ces pays-là, un génocide n’est pas trop important " 

C’est un ancien président de la République qui se serait exprimé, au sujet de l’Afrique, en ces termes d’un aveuglant mépris (1) : François Mitterrand. On voudrait croire qu’une telle conception ne puisse être que le seul fait d’un président en proie à ses contradictions ; la vérité c’est qu’elle est partagée par de nombreux journalistes français, en particulier à la télévision.

Ainsi, la couverture du conflit ivoirien par les chaînes privées a souvent péché par un surprenant simplisme. Elles ont régulièrement assorti des images milles fois rabattues d’enfants ivoiriens décharnés d’un commentaire consterné du type: la Côte d’Ivoire est, une fois de plus, en proie à un conflit meurtrier. Sous la compassion, comment ne pas voir poindre la supériorité légèrement désabusée de commentateurs occidentaux quelque peu lassés par cet acharnement que les " Africains " semblent mettre à s’occire à la machette ? Comment ne pas percevoir cette note d’agacement qui perce parfois chez certains professeurs devant un élève bas de front qui s’obstine à faire les mêmes erreurs ? Comment faire abstraction de cette vague condescendance dont font preuve les occidentaux, hommes politiques et journalistes, et les amène à englober dans un même jugement réprobateur, affligé ou ennuyé, l’ensemble des conflits " ethniques " en Afrique subsaharienne ?

La lassitude sans doute devant, il est vrai, l’ampleur de la tâche à accomplir ; ces conflits jamais parfaitement résolus, ces ressentiments jamais entièrement éteints, ces transitions politiques jamais pleinement achevées.

Il n’empêche : renvoyer les conflits " ethniques ", enfermés dans une totalité floue et uniforme, à la seule causalité des particularismes locaux, c’est refuser de les penser comme des conflits classiques. Avec toutes les atrocités qui les accompagnent, ces conflits – notamment le conflit en Côte d’Ivoire – n’en sont pas moins des conflits rationnels : ils sont parfaitement explicitables en termes de luttes de domination, de stratégies de conquête du pouvoir, et de défense d’intérêts personnels. Refuser de voir dans les conflits qui se déroulent en Afrique subsaharienne des conflits qui obéissent aux mêmes impératifs, aux mêmes motifs, aux mêmes logiques que les conflits qui ont déchiré l’Europe pendant des siècles, c’est nier aux populations qui les perpétuent et les subissent la possibilité d’une action rationnelle, stratégique et calculatrice. Paradoxalement, les conflits en Afrique subsaharienne sont bien rationnels, en ce sens qu’il est parfaitement possible de déterminer les motivations des acteurs.

Pour les commentateurs occidentaux, les rivalités en Afrique noire seraient la conséquence inévitable de la concurrence entre des ethnies ; des rivalités ancestrales s’exacerberaient dans une spirale de la peur qui les ferait durer et encouragerait les déchaînements de violence. Quel facteur explicatif commode : c’est comme ça, les Africains se détestent, et on ne peut rien y faire, c’est quand même pas de notre faute si ce sont des sauvages …

Qualifier d’ethniques un conflit permet de s’abriter derrière un fatalisme confortable, alors que la démonstration ethnique, a priori séduisante, n’explique rien. Surtout, elle permet de ne pas avoir à penser la politisation de l’ethnicité. L’ethnicité n’est pas porteuse en elle-même de conflits naturels ; elle nécessite un travail de propagande idéologique, parfois très long. Elle fait l’objet d’un récit identitaire – sur les critères de " l’Ivoirité " par exemple –, fabriqué par des élites au pouvoir ou rebelles. Ainsi, ce n’est pas le fait ethnique qui pose problème, mais son instrumentalisation par un groupe social qui poursuit des objectifs rationnels précis comme la conquête du pouvoir central, la récupération de parcelles agraires, ou l’accès à des postes administratifs élevés. Les conflits ethniques ont rarement pour enjeu principal l’ethnie elle-même ; ils répondent à des logiques politiques et économiques rationnelles, et se servent de l’ethnicité avant tout comme d’un thème mobilisateur. Ignorer de telles logiques revient à paralyser la pensée critique.

Pourquoi alors une telle simplification dans le discours occidental ? Par paresse intellectuelle, peut-être : convoquer " l’ethnique " pour penser un conflit permet de faire l’économie d’une bonne connaissance des enjeux locaux, de ne pas avoir à démêler les nœuds des intérêts particuliers des acteurs, d’ignorer la complexité des mécanismes à l’œuvre. En bref, il est plus simple de renvoyer les conflits en Afrique subsaharienne à une vague causalité ethnique que de plonger dans la complexité et les particularités des situations concrètes. Pourquoi se fatiguer à reconstituer les jeux changeants des alliances ? Pourquoi s’épuiser à comprendre les équilibres précaires de régions lointaines et mal connues ? Pourquoi s’obstiner à souligner l’historicité de ces conflits comme succession d’évènements et de hasards ? Pourquoi s’entêter à mettre au jour les stratégies historiquement contingentes, mouvantes, complexes, des acteurs ? L’ethnicité apporte une explication tellement plus commode.

Que les plus hauts responsables politiques français produisent des discours de justification de leur action ou de leur inaction en Afrique subsaharienne fait partie du cours normal, ou du moins accepté, de la politique étrangère française – la politique, après tout, est bien l’art de faire des choix. Nos médias, eux, sont sans excuse : ils n’ont pas de telles contraintes à gérer, à part peut-être, une nonchalance intellectuelle qui a de vilains relents de supériorité civilisationnelle.

Lucie Mattera

1 Source : " Dans ces pays là un génocide n’est pas trop important ", Le Quotidien, cité par Courrier international, édition du 8 avril 2004, n° 701



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