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La fable des « effets pervers » Lorsque Jules César a conquis la Gaule, le principal revenu de la Champagne consistait en troupeaux de moutons. Les habitants de la région payaient leur tribut à Rome en nature. Pour faciliter le commerce, et stimuler l’économie de la région, César exempta de la taxe les troupeaux inférieurs à cent têtes. Du coup, les habitants, déjà rationnels, n’eurent plus que des troupeaux de quatre-vingt-dix-neuf têtes. Informé du comportement avisé des champenois, César décida que le berger serait alors compté comme une tête de mouton… Depuis, le dicton populaire nous apprend que « quatre-vingt-dix-neuf moutons et un Champenois font cent bêtes ». Les époques ont changé et pourtant… Les effets de seuil, encore appelés « effets pervers », font les cauchemars de la politique économique contemporaine. Plus la réglementation devient tatillonne et systématique, plus ces derniers se multiplient, illustrant à quel point il est impossible de prévoir la séquence de tous les comportements qui vont résulter de la mise en œuvre d’une nouvelle réglementation ou d’un nouveau prélèvement. Le résultat constaté est souvent à l’opposé de l’effet recherché comme l’augmentation des prélèvements obligatoires qui finit par tarir la source fiscale et donc les recettes de l’Etat, ou la baisse de la durée du travail qui réduit en fait l’offre elle-même d’emplois. La fable des « effets pervers » est vieille comme le monde ; et la sagesse (parfois condensé dans les vieux dictons) voudrait que l’on médite les expériences du passé avant de reproduire les mêmes erreurs. Le fait de disposer aujourd’hui de modèles économiques extrêmement sophistiqués ne change pas le problème. Les effets de seuil sont qualifiés de « pervers » simplement parce que les experts - qui n’aiment pas que la réalité se rebiffe - ne les avaient pas intégrés dans leurs équations. Pourtant, les effets sont bien moins « pervers » que simplement logiques. Ne sont-ce pas les causes elles-mêmes qui sont perverses ? Pourquoi la réalité se rebiffe-t-elle ? Maudits sont ces individus qui modifient leurs comportements dès que le législateur modifie l’environnement légal et fiscal. Maudit soit cette liberté individuelle qui contrarie les prévisions de nos planificateurs bienveillants ! Maudit soit cette microéconomie qui ne veut se résumer, ni s’enfermer, en agrégats macroéconomiques dociles ! L’efficacité de la politique économique suppose que les individus, obéissant et prévisibles, se comportent comme des atomes aux trajectoires immuables et déterminées. La politique économique implique le contrôle social, ce dernier constituant la « cause perverse » ultime. Mais, l’individu est à l’économie ce qu’est le monde quantique à la physique : insaisissable, libre et imprévisible. Longtemps, les économistes ont cru que l’individu était à la société ce qu’était l’atome à la matière, empruntant à la physique ses modèles, ses critères de scientificité et ses outils. Depuis, la physique a cassé l’atome, découvrant l’incertitude quantique, la contingence, l’irréversibilité et l’histoire au cœur de la matière. A l’économiste de faire le même pas, le même saut dans le vide quantique ! Et ce qu’il croyait « pervers » hier, il le trouvera normal demain.
Jean-Louis Caccomo |
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Juillet 2005 |
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