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L'argent, c'est du temps
On a coutume de
considérer que l'argent détériore, par nécessité, le lien social. Une société sans
argent serait donc la promesse de temps plus heureux, comme lannonce dune ère
radieuse et harmonieuse doù seraient bannis tous les conflits entre les hommes. Cette utopie, basée sur
l'idéalisation de rapports humains desquels serait évacuée toute référence à
l'argent, est trompeuse. Derrière la gratuité illusoire se cachent le plus souvent une
hypocrisie et un renoncement fatal. Dans une relation qui implique un échange monétaire,
celui qui paye est en droit d'attendre un service de qualité tandis que celui qui reçoit
le revenu a le devoir de fournir la prestation attendue. Largent nous engage.
L'argent est là pour matérialiser ce contrat qui fait correspondre un droit (une
créance) à une obligation (une dette), liant les individus et en vertu duquel les droits
et les devoir sont les deux facettes dune même relation à lautre. Sans
argent, il n'y a plus ni droit, ni devoir à attendre des uns et des autres. Il n'y a donc
plus de lien social, sauf à introduire la contrainte ; mais c'est s'engager dans un
engrenage qui annonce à coup sûr le crépuscule des libertés individuelles. Il faut renverser la
proposition courante selon laquelle « le temps, c'est de l'argent ». Formule pratique
mais formule malheureuse qui entraîne bien des contresens et de malentendus. Elle conduit
à assimiler l'économie à un jeu spéculatif alors que l'économie est d'abord porteuse
de constructions sociales dont le résultat est laccroissement de la richesse
globale. Si la question du temps est la question philosophique par excellence [1], elle
est aussi une interrogation au cur des préoccupations des économistes : à quoi -
ou à qui - l'individu doit-il consacrer son temps ? Doit-il s'occuper de ses propres
besoins ou participer par son travail - c'est-à-dire par son temps - à la satisfaction
de besoins des autres ? Comme le temps sécoule de manière irréversible, il faut
bien faire des choix dans lusage de notre temps. Voilà doù vient largent. Quand bien même
l'individu cherche à répondre uniquement à ses propres besoins ce qui est une
nécessité de survie et non nécessairement la marque dun égoïsme étroit -, ne
répond-il pas dans le même temps à une demande sociale ? [2] Car comment assurer ses
propres besoins autrement que par le travail (sinon le vol) ? Or, le travail nest
pas autre chose quun temps personnel mis à disposition des autres en échange dune
rémunération. Pour obtenir de largent, il faut donc bien donner de son temps, et
ce don est irréversible. Largent, cest bien du temps. Jean-Louis
Caccomo 06/10/04
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