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RUSSIE Les initiateurs du «Livre noir du communisme» répondent au président russe Les leçons d'histoire du «professeur» Poutine A l'occasion de la commémoration à Moscou du 9 mai 1945, Vladimir Poutine a publié dans Le Figaro une tribune intitulée «Les leçons de la victoire sur le nazisme» qui se voulait une leçon d'histoire, mais réécrite selon les méthodes éprouvées du totalitarisme stalinien. Jouant au professeur, Vladimir Poutine a situé les origines de la Seconde Guerre mondiale dans l'arrivée au pouvoir des nazis. Encore eût-il fallu rappeler que de 1920 à 1933 le parti communiste allemand, sous l'autorité directe de Moscou, avait combattu férocement la République démocratique de Weimar, en complicité parfois ouverte avec les nazis, et que de 1922 à 1933, pour tourner les clauses de désarmement du traité de Versailles, c'est sur le territoire soviétique, et en grand secret, que la Wehrmacht avait expérimenté et entraîné ses chars, ses avions et ses équipages. Le «professeur» Poutine met ensuite sur le même plan les accords de Munich de septembre 1938 et le pacte germano-soviétique d'août 1939. Il s'agit d'une fausse symétrie. A Munich, la France et l'Angleterre firent un dernier effort pour donner satisfaction à Hitler sur le droit des Allemands des Sudètes à rejoindre le Reich. En occupant la Tchécoslovaquie le 15 mars 1939, Hitler déchira le traité et provoqua le retournement des deux démocraties. Dans leur volonté de ne plus rien céder au dictateur, celles-ci garantirent les frontières de plusieurs pays d'Europe orientale, dont la Pologne, ce qui entraîna automatiquement leur entrée en guerre le 1er septembre 1939, et s'engagèrent même dans une négociation d'alliance militaire avec l'URSS. C'est donc la rupture par Hitler des accords de Munich qui mena vers la guerre. Mais Hitler n'aurait sans doute pas franchi le Rubicond s'il n'avait eu la garantie d'être tranquille à l'Est. Cette garantie lui fut donnée par le pacte germano-soviétique du 23 août 1939, nommé par antiphrase «pacte de non-agression» puisqu'il cachait des clauses secrètes sur le partage des sphères d'influences nazie et soviétique. Peu soucieux de donner ce qui ne lui appartenait pas, Hitler abandonna à Staline l'Estonie, la Lituanie, la Lettonie, la Bessarabie et la Bukovine du Nord (roumaines, aujourd'hui la Moldavie) et la partie orientale de la Pologne. Dès le 17 septembre 1939, celui-ci saisit le premier gage polonais avant de s'emparer des autres en juin 1940, pendant que les partis communistes recevaient ordre de ménager l'Allemagne et de s'attaquer à leurs propres gouvernements «capitalistes». Le «professeur» Poutine déclare, péremptoire, que, «en 1989, le Soviet suprême de l'URSS [...] a donné une appréciation juridique et morale précise du pacte Molotov-Ribbentrop». Faut-il en conclure qu'il ne parvient toujours pas à penser l'histoire en dehors de la version soviétique officielle ? N'a-t-il pas d'autres repères que ceux d'un régime totalitaire s'effondrant qui, après un demi-siècle de mensonges, venait à peine de reconnaître l'existence des clauses secrètes du pacte ? D'autant que notre «professeur» ne dit pas un mot sur le second pacte germano-soviétique, celui du 28 septembre 1939, «traité d'amitié et de délimitation des frontières» qui, entre autres, inaugurait une collaboration des deux polices politiques, la Gestapo et le NKVD, et offrait à Hitler les matières premières indispensables à la poursuite de ses offensives à l'Ouest, en particulier le pétrole avec lequel ses chars allaient foncer vers la France en mai 1940. Et si le président Poutine se plaint amèrement de l'attitude des États baltes aujourd'hui à l'égard de la Russie, le «professeur» Poutine a, lui, «oublié» de rappeler la manière dont l'URSS a traité ces pays occupés. Ils furent intégrés directement à l'URSS et soviétisés sans autre forme de procès. Ils ont cessé d'exister en tant qu'État, ont perdu toute souveraineté nationale et ont eu à subir la terreur de masse mise en oeuvre par Staline. En Pologne occupée, le NKVD lança quatre opérations de déportation au Goulag visant les couches dirigeantes, soit au minimum 330 000 personnes dont un tiers d'enfants de moins de 14 ans, avec au total plus de 440 000 victimes, sur une population de douze millions d'habitants. L'invasion de l'Estonie par l'Armée rouge, le 12 juin 1940, y entraîna une vague de terreur qui, en 1940-1941 puis en 1944-1945, fit environ 175 000 victimes, soit 17,5% de la population, ce qui, rapporté à la population française, correspondrait à plus de dix millions de personnes ! Les mêmes méthodes furent pratiquées en Lituanie et en Lettonie, ainsi qu'en Bessarabie et en Bukovine du Nord. Or, le «professeur» Poutine explique, à juste titre, que «perdre la bataille [contre le nazisme] signifiait perdre la souveraineté nationale, cesser d'exister en tant qu'État, l'extermination physique». Mais l'URSS a-t-elle traité autrement les pays qu'elle a annexés entre 1939 et 1941 et occupés à nouveau en 1944-1945 ? On a souvent tendance, là aussi dans le cadre d'une fausse symétrie, de considérer que la défaite du nazisme a marqué la «libération» de toute l'Europe. Et le «professeur» reprend cette appréciation qui n'est pas fausse quand il explique que l'Armée rouge a libéré l'Europe de l'Est du nazisme, mais s'avère trompeuse quand il ajoute : «En combattant le nazisme, notre peuple ne s'est pas contenté d'apporter la liberté à d'autres peuples.» Or, il ne faut pas confondre libération et liberté. On peut être libéré du nazisme et être soumis à une autre oppression. Quelle fut la liberté des pays annexés en 1939-1940 ? Et celle des peuples communisés en 1945-1948 sous le vocable tautologique de «démocraties populaires», qui durent attendre 1989 pour la retrouver ? Mais le «professeur» dépasse quelque peu les bornes quand il réactive une vieille provocation du KGB. Le 5 mars 1940, Staline et le Politburo décidèrent de faire assassiner 25 700 Polonais, dont 14 587 officiers prisonniers de guerre. 4 243 d'entre eux furent tués d'une balle dans la tête dans un bois de Biélorussie nommé Katyn. Ce crime contre l'humanité ayant été découvert par les nazis en 1943, l'URSS tenta par tous les moyens de nier sa responsabilité. N'ayant pas réussi, lors du procès de Nuremberg, à faire attribuer le crime aux nazis, le KGB décida de brouiller les pistes en mettant à l'honneur, parmi des milliers de villages détruits par l'occupant allemand, le village de... Khatyn, autre village biélorusse à l'orthographe très proche. Et c'est évidemment à ce Khatyn-là que le président Poutine rend hommage, afin que les gogos puissent croire que c'est ce Katyn-ci qu'évoque le «professeur» Poutine ! Le président Poutine a également honoré l'alliance conclue par de Gaulle et Staline à Moscou en décembre 1944. Le «professeur» a «oublié» le mépris dans lequel Staline tenait la France vaincue de 1940, la contraignant à reconnaître, la première, le gouvernement communiste qu'il imposait à la Pologne, cette Pologne pour laquelle nous étions entrés en guerre, et son peu de respect pour le général de Gaulle – en fait foi le sténogramme de la rencontre avec Maurice Thorez, au Kremlin, le 19 novembre 1944, où Staline ordonne au chef du PCF de liquider politiquement et au plus vite le Général. Face à ce qu'il faut bien appeler du négationnisme historique, non seulement il est particulièrement préoccupant de constater que le président Poutine demeure, en matière d'histoire contemporaine, fidèle aux enseignements dispensés dans l'URSS brejnévienne à un lieutenant-colonel du KGB, mais il reste à comprendre le pourquoi de cette «leçon d'histoire». L'explication tient dans l'affirmation du président selon laquelle «le partenariat entre la Russie, l'Allemagne et la France constitue le facteur positif majeur de la vie internationale et du dialogue européen» et dans sa proposition d'une «grande Europe unie de l'Atlantique à l'Oural et de fait jusqu'à l'océan Pacifique», dans laquelle «les Européens peuvent, comme dans la lutte contre le nazisme, prendre pleinement appui sur la Russie». Au lieu de se réformer en profondeur, la Russie aux abois, embourbée en Tchétchénie et qui voit des pouvoirs vassaux abandonner son ombre tutélaire, tente de rééditer la grande manoeuvre initiée par Gorbatchev en 1987 : relancer l'idée de la «maison commune européenne» afin de découpler une bonne fois pour toutes l'Union européenne des États-Unis et de profiter de la naïveté et aussi de la faiblesse des Européens afin de leur soutirer les crédits et les technologies dont a besoin le pouvoir néocommuniste de Moscou pour se maintenir en vie. Les Européens seront-ils, encore une fois, tentés par l'esprit munichois ? Stéphane Courtois * et Jean-Louis Panné ** * Directeur de recherches au CNRS, vient de publier les souvenirs du Goulag du Hongrois Aron Gabor : Le Cri de la Taïga, dans sa collection «Démocratie ou totalitarisme» aux Éditions du Rocher. ** Historien, auteur de Boris Souvarine, le premier désenchanté du communisme (R. Laffont), a collaboré avec François Furet pour son livre Le Passé d'une illusion. Tous deux ont initié Le Livre noir du communisme (1997). Le Figaro |
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Mai 2005 |
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