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La nouvelle bataille
d'Austerlitz
Le «devoir de mémoire» serait-il sélectif ? On peut
tristement s'interroger quand on constate que la commémoration de la plus
connue des victoires de Napoléon, le 2 décembre 1805, est célébrée
aujourd'hui avec une pénible discrétion...
Charles-de-Gaulle
représentait la France. Et le 21 octobre, nous avons eu droit à une soirée
franco-britannique, sous le double haut patronage de la reine Elsabeth II et
du président Chirac. L'Entente cordiale n'en a pas été écornée. Or, sauf
erreur, pour les Français, Trafalgar reste un cuisant désastre naval. Et
Austerlitz une victoire emblématique, celle qui a consolidé le sacre de 1804
et conduit à la dislocation du Saint Empire romain germanique, ce qui n'est
pas rien.Le paradoxe est gênant. L'anniversaire de la bataille de Trafalgar,
il y a quelques mois, a été entouré de fastes maritimes spectaculaires : au
milieu d'une escadre de la Royal Navy, le porte-avions Officiellement, le
triomphe d'il y a deux siècles n'a droit qu'à un ersatz. Une misère. On
s'excuse, on a honte ! L'autoflagellation et une sournoise repentance ont
encore frappé. Il semble, ces temps-ci, que nos dirigeants préfèrent évoquer
des défaites plutôt que des victoires. Or, les souvenirs napoléoniens sont
présents dans notre République. Deux exemples : chaque semaine, à l'Elysée,
le Conseil des ministres se tient dans le salon Murat. Et notre premier
ministre a signé une brillante étude sur «Les Cent-Jours» qu'il eut la
délicatesse, rare chez les politiques, d'écrire lui-même ! Que l'on aime ou
que l'on déteste l'Empereur, sujet de nouvelles polémiques aussi ridicules
qu'insensées, le passé n'est pas falsifiable. L'erreur est de juger les
événements d'il y a deux siècles avec les critères et les obsessions
d'aujourd'hui. L'histoire ne se fractionne pas. «Les faits sont têtus»,
disait Lénine. Quel est le programme officiel ? Ce soir, entre 17 h 30
et 20 heures, la place Vendôme vivra à l'heure impériale sous l'ombre portée
de sa haute colonne. La projection d'un film sur grand écran sera suivie
d'une prise d'armes avec quatre cents saint-cyriens, en présence du ministre
de la Défense et de celui des Anciens Combattants. Pourquoi n'a-t-on pas
choisi les Invalides, où repose Napoléon, et le Musée de l'armée ? Premier
mystère dans cette bataille du souvenir occulté.
Sans l'initiative du Comité Vendôme et de la Saint-Cyrienne, nous n'aurions
droit, à Paris, qu'à une marche funèbre, celle qui accompagne le
politiquement correct. Une fois de plus.L'endroit, que toute l'Europe
connaît, s'appelle aujourd'hui Slavkov et se trouve en République tchèque, à
8 kilomètres de Brno, anciennement Brunn, et à plus de 200 kilomètres de
Prague. S'il y a des Français ce soir sur cette immense plaine vallonnée, on
le devra à l'initiative du général Kessler, qui a négocié, avec la
Saint-Cyrienne et la Sabretache, un avion militaire spécial pour transporter
une centaine de personnes dont plusieurs généraux jusqu'au château
d'Austerlitz, magnifique édifice baroque où l'Empereur avait installé son
quartier général.
Mais l'organisateur discret, même s'il s'en défend avec élégance, de ce
rattrapage est Yves Guéna, ancien ministre, ancien président du Conseil
constitutionnel, président de l'Institut de monde arabe et de la Fondation
Charles-de-Gaulle. Ce gaulliste viscéral, également historien, s'est étonné
de la frilosité des autorités françaises. Sans en être l'organisateur
direct, il présidera le dîner, servi dans l'ancienne résidence de la famille
Kaunitz, dont était issu l'illustre chancelier de l'impératrice
Marie-Thérèse. C'est Yves Guéna qui conduit la nouvelle bataille
d'Austerlitz, la plus dure, celle contre l'oubli volontaire. Il se dit très
honoré de cette mission inattendue. Or, comme ce républicain le rappelle
avec malice, «tout ce qui est national est nôtre», selon le mot d'un
prince d'Orléans. La preuve que notre histoire ne saurait être saucissonnée
pour choisir les prétendus bons morceaux et rejeter les supposés mauvais.
En revanche, on peut se réjouir, l'honneur sera sauf dès ce soir, dans la
nuit glacée d'Austerlitz, à l'endroit même où l'Empereur, par une manoeuvre
géniale, profita du brouillard pour faire avancer la Grande Armée,
numériquement plus faible et moins bien dotée en artillerie que ses
adversaires. Cette attitude est d'autant plus choquante que, sur place, la
bataille fait l'objet d'un véritable culte et le site reste protégé comme on
défend et honore chez nous les cimetières militaires.
Rien n'a changé, ni le tumulus d'où l'empereur des Français
commanda les manoeuvres ni celui d'où les souverains austro-russes subirent
leurs défaites. Le silence, solennel, qui y règne n'est pas celui du refus
mais du respect. Sur le plateau de Pratzen, l'un des trois sites des
engagements, à côté d'un remarquable musée, on peut lire, entre autres :
«La gloire est le soleil des morts !»
Chaque 2 décembre, des milliers de gens revêtent les uniformes de l'époque.
Cette année et pendant plusieurs jours, ils sont des dizaines de milliers.
On a peine à croire que la France occulte ces cérémonies grandioses
rappelant une date essentielle de l'histoire européenne d'autant que
commémorer ne veut pas dire célébrer.
Cerise sur le gâteau, l'Otan envisage la construction d'un
radar, ce qui met en émoi les associations historiques mais prouve que cette
puissante organisation militaire rend justice à Napoléon. Après le soleil,
le radar d'Austerlitz démontre l'intérêt stratégique de l'événement. La
presse étrangère évoque largement cette page d'histoire, notamment
l'influent quotidien allemand Frankfurter Allegemeine Zeitung, dans
son édition du 26 novembre. On y souligne la peur des Français, qui
changèrent le nom de Moravie en «mort à vie» !
Aux dernières nouvelles, Mme Alliot-Marie, notre
ministre de la Défense, devrait quitter la place Vendôme pour rejoindre
Austerlitz dans la nuit. Elle risque d'y arriver tard, pour une cérémonie
qualifiée, bizarrement, de «privée». On pourra toujours nous dire que
le 2 décembre peut être commémoré le 3. Ce ne sera pas la première fois que
nous devrons remettre les pendules à l'heure.
Jean des Cars
Le
Figaro [02 décembre 2005]
Ecrivain. Dernier ouvrage paru : Le Roman de Vienne (Editions du
Rocher). |