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Les démocraties d'Europe auront leur moment Thatcher-Reagan

Au moment de sa fondation par une poignée d'universitaires européens et nord-américains il y a trois ans, l'Institut Hayek était parmi les seuls à défendre des idées libérales dans le monde intellectuel francophone. Trois ans plus tard, les mentalités évoluent. De plus en plus de voix s'élèvent pour réclamer des réformes d'inspiration libérale. En Allemagne, en France, en Belgique, des personnalités se révèlent qui semblent pouvoir incarner politiquement ces aspirations réformatrices. S'ils arrivent au pouvoir, ces réformateurs connaîtront tous le même moment de vérité : la confrontation avec les syndicats.

Le phénomène n'est pas inédit. Peu après son accession au pouvoir, au début des années 1980, Margaret Thatcher fut confrontée à une violente grève de mineurs, emmenée par la figure médiatique de M. Arthur Scargill. A l'époque, la sagesse populaire et politique veut que l'on ne gouverne pas l'Angleterre sans le consentement des syndicats. Des mines publiques non rentables devaient être fermées, ce que décide Mme Thatcher, sans le « consentement » extraparlementaire de M. Arthur Scargill et de son syndicat. S'ensuivent de longs mois de grève insurrectionnelle, durant lesquels les grévistes piétinèrent tous les aspects de la législation britannique.

Non seulement Mme Thatcher refuse de céder, mais encore soutient-elle cette prétention exorbitante : la loi pénale et civile devait être appliquée à tout le monde, y compris aux syndicalistes. En un an, 5.987 personnes sont arrêtées et il y a 1.039 condamnations, la peine la plus sévère étant de neuf mois d'emprisonnement. Le gouvernement Thatcher ramène également les syndicats dans le giron du droit commun de la responsabilité civile, ce qui permet à toutes les personnes dont les droits les plus fondamentaux - travailler, aller et venir - étaient violés, de poursuivre les syndicats pour réclamer des dommages et intérêts. Au terme d'un conflit homérique qui dure un an, M. Scargill et son syndicat sont vaincus, le règne de la loi redressé et l'Angleterre sauvée du gouffre économique au-dessus duquel elle penchait dangereusement.

Les Etats-Unis ont connu le même type de choc. Le 3 août 1981, 13.000 contrôleurs aériens américains partent en grève. Ils veulent plus d'argent, des semaines de travail encore plus courtes et une pension de retraite anticipée. Constatant que cette grève est illégale, le président Reagan refuse de céder ou même de négocier. Les grévistes sont licenciés. Ce jour-là, les syndicats perdent le contrôle de l'économie américaine.

Jusqu'à Thatcher et Reagan, les gouvernements américains et britanniques cédaient systématiquement aux revendications des syndicats. Thatcher et Reagan ne cédèrent pas. Ne pas céder... Voilà ce à quoi les politiques européens doivent se préparer. Et cela pour trois raisons décisives.

Primo, dans une démocratie où règne la loi, il appartient au Parlement et aux juges de dire le droit. Pas à la rue. Aucun groupe, quels que soient ses motifs, n'a à se hisser au-dessus du droit. Lorsqu'un gouvernement reflétant une majorité démocratiquement élue décide de réformer tel système de protection sociale ou telle entreprise publique, aucune vocifération, si bruyante soit-elle, ne devrait le conduire à retirer sa réforme. Ou alors la démocratie n'est plus qu'un mot et le règne de la loi disparaît.

Secundo, Thatcher et Reagan ont jeté les fondements de la renaissance économique de leurs deux pays en ramenant à la légalité des syndicats corporatistes, violents et au marxisme de cuisine voué à la poursuite d'intérêts immédiats. Aussi longtemps que l'Etat est à la merci d'un groupe organisé et juridiquement irresponsable qui exige toujours plus d'argent, de monopoles et de privilèges, l'économie est condamnée à subir des ponctions toujours plus importantes, des charges toujours plus asphyxiantes.

Tertio, le droit de grève n'a jamais été remis en cause, en Angleterre comme en Amérique. Jamais Reagan et Thatcher n'y attentèrent de la plus petite façon. Mais ces grands réformateurs eurent en commun d'exiger que les grévistes et les syndicats respectent aussi les droits des non-grévistes et de la population en général. Si le droit de grève est un acquis bénéfique sur lequel personne ne songe à revenir, il n'y a aucune raison pour qu'on lui sacrifie les droits individuels du commun des mortels. Lorsqu'un gréviste viole la loi pénale, il doit être arrêté, jugé et mis à l'amende ou emprisonné comme un citoyen ordinaire. Thatcher et Reagan ont sauvé la démocratie du règne de la rue sans violence disproportionnée. De cela, l'histoire leur sera reconnaissante. L'Europe a cruellement besoin de dirigeants de cette trempe.

Drieu Godefridi
Directeur de l'Institut Hayek.
Les Echos, septembre 2005

Septembre 2005

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