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L’Europe ou la décadence
La
France vient de rejeter un méchant texte pour de mauvaises raisons. Méchant
texte que cette Constitution à la Christo qui emballe dans de beaux atours
fédéralistes une réalité qui reste vassalisée aux grands Etats et
constitutionnalise de coûteuses politiques qui n’existent que sur le papier
(politique étrangère) quand elles ne sont pas parmi les plus formidables
aberrations économiques de tous les temps (la PAC).
Mais
ce n’est évidemment rien de tout cela qui a motivé le souverain non français
à la « fille de 1789 » (J. Chirac dixit). On a trop dénoncé le caractère
disparate de ce non. Affirmer que les nonistes ne partageaient rien d’autre
que leur rejet du texte giscardien n’est pas exact. Tout le long de la
campagne référendaire les nonistes n’ont cessé de communier dans un même
credo : l’abomination de cet « ultra-libéralisme » qui, à les en croire,
maintiendrait la France au fond du cul-de-basse-fosse économique et social
où elle semble devoir croupir pour l’éternité. D’Olivier Besancenot à
Jean-Marie Le Pen, en passant par MM. Fabius, Mélenchon, Emmanuelli ou
Chevènement, sans oublier de Villiers et les communistes, il n’y a pas un
seul partisan du non qui ne se soit empressé de porter la Constitution sur
l’autel sacrificiel du dieu Antilibéral (alias Plusdesocial), au pied
duquel, le fait mérite d’être relevé, les nonistes retrouvaient d’ailleurs
leurs adversaires ouistes tentant quant à eux de convaincre le même dieu
Antilibéral que la Constitution était le meilleur rempart contre le
libéralisme. Tout cela lors même que le projet européen est, par essence,
libéral : c’est assez dire que le débat était quelque peu biaisé.
« Plus de social » : voilà ce qui sauvera la France. Un raisonnement qui
n’est pas sans évoquer celui de ces illuminés qui décrètent que « plus de
Coran » va réconcilier les pays arabes avec la modernité. Même en faisant
abstraction de la part d’opportunisme qui a pu motiver certains nonistes,
cette communion fraternelle dans l’anti-libéralisme est révélatrice de
l’invraisemblable crétinisation des élites françaises.
Car
enfin se figurer que la France doit ses 10% de chômeurs, sa croissance
cadavérique, l’échec lamentable de toutes ses « politiques de l’emploi » (un
oxymore), la multiplication des zones de non droit, l’hyperinflation de son
appareil étatique et l'hypertaxation qui en est le corollaire nécessaire, la
déliquescence de son enseignement et le caractère irréformable de tout ce
qui touche aux droits acquis à un excès de libéralisme relève de la
plaisanterie ou de la psychiatrie. Sans en référer immédiatement à l’exemple
du grand Satan américain (qui comme le savent tous les Français fait payer
ses succès économiques à des millions d’Américains qui vivent entre la
pauvreté et la famine), traversons la Manche, constatons des données que
même Jacques Chirac ne peut nier (4%, de chômage et de croissance) et posons
la question : les Britanniques doivent-ils ces succès à plus ou moins de
libéralisme ?
La
Constitution est morte, vive l’Europe ! Il faut revenir à la semence du
projet européen : la paix par la prospérité. Voilà l’idéal des
pères-fondateurs (les vrais, pas M. Giscard d’Estaing). Concrètement, cela
signifie la création d’un marché commun par la mise en place de quatre
libertés de circulation : des personnes, des capitaux, des biens et des
services. Depuis quelques années, on s’oriente vers la création d’une Europe
politique, de type fédéral. Je souscris à ce projet fédéraliste, qui me
semble dans la continuation logique et souhaitable du projet initial. Mais
il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs. Tâchons d’abord de
réaliser le marché commun. Ce qui reste à faire : les services ne sont
toujours pas libéralisés. Or le point est d’importance : 70% de l’économie
européenne. Les Européens - qui le leur reprochera ? - ne soutiendront le
projet européen qu’aussi longtemps qu’il leur apportera quelque chose.
Ministre des affaires étrangères, embryon d’armée européenne, conseil, grand
sommet, président de ceci ou de cela, tout cela est bien beau (et cher) mais
cela sert à quoi ? Croissance zéro. A rien.
L’Union
aidera les Etats à renouer avec une franche croissance économique - si elle
n’est pas tout, la croissance conditionne tout le reste - ou elle périra. Le
sort ultime de la directive Bolkestein de libéralisation des services que
les Français aiment tant détester, aura valeur de test. Soit l’Union
libéralise les services, ce qui passe, n’en déplaise au locataire de
l’Elysée, par le principe du pays d’origine, soit l’électro-cardiogramme de
l’économie européenne persistera dans la désespérante platitude à laquelle
le condamne l’aveuglement idéologique du couple francallemand. Alors viendra
le moment d’appliquer à l’Union un calcul économique simple : les bénéfices
de l’Union excèdent-ils son coût ? Non ? Bonsoir. Les dix derniers arrivés
seront les premiers à partir, avec la Grande-Bretagne, les Pays-bas sans
doute, qui s’uniront et se tourneront vers d’autres horizons, tels la
constitution d’une vaste zone de libre-échange avec les pays d’Amérique du
Nord (NAFTA). Restera à la France, la Belgique et l’Allemagne à mettre en
place une zone de libre-protectionnisme, sous la houlette savante des
nationalistes, des communistes et de M. Fabius.
L’histoire nous offre maints exemples de grandes civilisations qui se sont
survécu en s’intégrant à des ensembles plus vastes : la Grèce en Rome, Rome
dans l’Eglise catholique ou plus récemment l’Empire britannique par sa
colonie américaine. Dans notre monde – et c’est heureux – la croissance
précède l’existence. Voilà le destin de la France : se sublimer dans une
Europe de liberté et de prospérité, ou sombrer doucement dans la plus
complète décadence.
Drieu Godefridi
Directeur de l’Institut Hayek |