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Marchés parfaits, marchés imparfaits : la perspective de
Claude Crampes
L'Association
des journalistes économiques et financiers (Ajef), en partenariat avec le
CNAM, a lancé un cycle de conférences mensuelles sur l'économie. Après Roger
Guesnerie en octobre, Claude Crampes, professeur d'économie à l'université
Toulouse-I, a été le deuxième conférencier sur le thème « Marchés parfaits,
marchés imparfaits », le 14 novembre. La troisième conférence aura lieu le
lundi 12 décembre (1).
En France, le marché passe souvent pour une mécanique infernale. Pourtant, «
être contre le marché, c'est comme être contre l'attraction terrestre », a
lancé Claude Crampes, professeur à l'université Toulouse-I, en guise
d'introduction à sa conférence. De plein air ou virtuel, sur un kilo de
tomates ou la location d'un bungalow, le marché est d'abord un mécanisme qui
confronte l'offre et la demande. Le principe est simple. Plus un produit est
cher, moins les gens ont envie de l'acheter. La relation de demande entre
prix et quantités est décroissante. Plus le prix est élevé, plus il y a de
gens prêts à le produire. La relation d'offre est croissante. Entre les deux
courbes, il y a un croisement, qui définit d'un coup la quantité et le prix.
Les informations que fournissent certains marchés permettent de voir
concrètement ces deux courbes. Une compagnie espagnole d'électricité fournit
ainsi sur Internet, heure par heure, sous forme graphique, les quantités
offertes et demandées, ainsi que les prix « spot » correspondants. Ce n'est
pas de la théorie, mais du vécu quotidien !
Ensuite, tout se complique. Les courbes se déplacent. « Pourquoi ça bouge ?
Parce qu'il y a de nouveaux acheteurs, de nouveaux vendeurs, des revenus qui
montent, d'autres marchés qui bougent aussi... » Pour comprendre ce qui se
passe et éviter les faux raisonnements, il est nécessaire de connaître
toutes les données du problème. Gare aux effets pervers : une intervention
publique visant à solvabiliser la demande a souvent pour premier effet... de
faire monter les prix. Une étude récente de l'Insee a montré que les aides
au logement pouvaient provoquer une hausse des loyers, pénalisant des
ménages à bas revenus.
Il est essentiel, aussi, de bien saisir les moteurs du marché : l'utilité et
la rareté. « Si l'on essaie de leur échapper, ils nous rattrapent »,
explique Crampes. Un officier britannique détenu dans un camp allemand
pendant la Seconde Guerre mondiale, R. A. Radford, a raconté comment s'était
recréé un marché entre prisonniers à partir des rations de la Croix-Rouge.
Il a vite fallu une unité monétaire pour faciliter les échanges : c'est la
cigarette qui a joué ce rôle ! Des initiatives associatives, les SEL
(systèmes d'économie locale), ont été récemment lancées pour s'extirper du
marché. Des heures de jardinage s'y échangent contre des heures de cours de
maths. Chaque heure n'ayant pas la même utilité, les SEL ont créé chacun
leur unité monétaire... et finalement leur propre marché. La méconnaissance
des règles provoque des erreurs plus graves. Pour lutter contre la
résurgence d'un marché aux esclaves au Soudan, une association suisse a
acheté des hommes et des femmes au prix fort pour leur rendre la liberté et
tuer le marché. C'est l'inverse qui s'est produit : avec des prix plus
élevés, l'offre d'esclaves a progressé !
Si le mécanisme est simple, le fonctionnement est plus complexe. Dans nombre
de domaines, les règles sont nécessaires pour éviter les monopoles. L'offre
ou la demande peut être partiellement masquée. « Nous avons besoin du
marché, il faut bien le connaître », affirme Claude Crampes. Anne Perrot,
vice-présidente du Conseil de la concurrence, a complété son exposé avec son
regard de praticienne. « Le marché est imparfait, mais il y a néanmoins une
bonne manière de faire », a-t-elle dit. Expliquant qu'il était par exemple
nécessaire de « protéger les marchés de l'abus de position de marché ». Là
encore, le diable peut se cacher dans les bonnes intentions. La volonté de
protéger les « petits » commerçants contre les « gros » a amené à
réglementer pour limiter la concurrence. Les « gros » déjà là en ont profité
pour accroître leur emprise et faire disparaître nombre de « petits ».
Souvent, la mécanique infernale est fabriquée par l'ignorance plus que par
le marché.
J.-M. V.
Les Echos
(1) « La santé, un marché très imparfait », par Claude Le Pen, professeur à
Paris-Dauphine, lundi 12 décembre à 18 h 30, CNAM, 292, rue Saint-Martin,
75003 Paris, entrée libre et gratuite. |