Conscience Politique "le journal à contre pied de la
pensée unique" www.conscience-politique.org |
|
|
Les limites du patriotisme économique L'effervescence politique et médiatique qui a entouré, au coeur de l'été, la rumeur d'OPA « hostile » de PepsiCo sur Danone constitue une formidable illustration du retour au patriotisme économique dans notre pays. Une simple rumeur aura en effet suffi pour que l'ensemble de la classe politique française se mobilise et participe d'une même levée de boucliers afin de défendre les « intérêts économiques de la France ». Ce réflexe interventionniste est condamnable aussi bien sur le plan économique qu'aux points de vue moral et politique. Il est tout d'abord primordial de rappeler que les intérêts qui auraient pu être en jeu n'étaient en rien ceux de la nation, mais ceux des dirigeants, des actionnaires et des salariés d'une entreprise privée. Les arguments avancés par les pouvoirs publics pour tenter de contrer la possible offre de PepsiCo sur Danone n'étaient donc pas recevables, car, dans une telle circonstance, seuls les actionnaires de la cible - c'est-à-dire les propriétaires légitimes du groupe - auraient eu le pouvoir de juger s'il était bon ou non d'apporter leurs titres à l'offre. Eux seuls auraient été en mesure d'apprécier le prix relatif proposé par l'initiateur, au regard de leur perception de l'avenir stratégique du groupe et des projets mis en avant par l'acheteur potentiel. Les hommes politiques - qui ont, ne l'oublions pas, leurs propres objectifs (notamment gagner la prochaine élection) et leurs propres contraintes (notamment médiatiques) - n'avaient donc aucune légitimité à intervenir ni à faire appel à la fibre nationale ou aux réflexes patriotiques pour prétendre défendre une entreprise française « menacée » par un supposé envahisseur américain. Apparues à la fin des années 1960, les offres publiques font désormais partie du paysage économique traditionnel. Les autorités politiques n'ont cependant cessé de les regarder avec défiance. Parfois qualifiées de « pratiques sauvages » ou de « procédures de voyous », elles sont pourtant - aussi bien les OPA (offres publiques d'achat) que les OPE (offres publiques d'échange) - un outil indispensable dans une économie de marché dynamique. Elles permettent en effet d'ajuster au mieux les moyens de production et constituent un moyen particulièrement efficace d'incitation des managers en place à bien gérer leur entreprise, afin de satisfaire l'intérêt des actionnaires et d'éviter qu'ils ne cèdent aux tentations d'offreurs potentiels. Elles contribuent également à une régulation du marché en permettant à de meilleurs gestionnaires de se substituer à des dirigeants moins efficaces. Et si l'entreprise prospère, elle pourra alors créer des emplois et augmenter la rémunération de ses salariés. Il n'y a donc rien d'étonnant ni de scandaleux à ce qu'une entreprise comme Danone, cotée en Bourse, puisse être la cible potentielle d'autres sociétés françaises ou étrangères. Cela ne signifie pas, pour autant, que toutes les entreprises cotées sont à la merci du moindre « prédateur ». Les entreprises ont en effet, avec les années, découvert des moyens juridiques et financiers de se protéger contre une offre publique non désirée (notamment grâce aux clauses d'agrément et de préemption, à la limitation d'accès aux droits de vote, aux méthodes de relution du capital, à l'utilisation de formes particulières de filiales, au lancement de contre-offres ou à la recherche d'un « chevalier blanc »). Les moyens des pouvoirs publics pour contrer une opération financière de ce type sont, en revanche, très limités. Outre les menaces fiscales et l'utilisation détournée des réglementations antitrust, il ne reste qu'un bien étrange droit de veto, qui leur permet, depuis 2004, de s'opposer à certaines opérations dans les secteurs dits « sensibles ». En la matière, il est clair que les produits laitiers ne sont pas - et pour cause ! - un domaine stratégique pour la France, et le droit de la concurrence n'aurait, semble-t-il, pas davantage pu être mis en oeuvre. Il est donc surprenant que le Premier ministre ait annoncé avec autant d'emphase que le gouvernement ferait « tout » pour s'opposer à une éventuelle offre publique sur Danone, alors même qu'il savait pertinemment que ces vaines paroles ne priveraient pas un offreur véritablement intéressé de proposer un prix attractif à ses actionnaires. Etrange stratégie de communication au nom de laquelle le politique préfère réagir vite et faire mine d'être puissant, au risque de décevoir, une fois la promesse non tenue. Une réaction aussi catégorique et le récent appel de Matignon à rassembler toutes les « énergies autour d'un véritable patriotisme économique » ne manqueront cependant pas d'entretenir les Français dans l'idée fausse que les offres publiques sont dangereuses, que les firmes américaines nous sont hostiles et que le gouvernement peut et doit nous protéger contre ces risques. Ils conforteront aussi les investisseurs étrangers dans une vision très négative de la France, qui ne cesse déjà de briller par sa frilosité et son dégoût des réformes. Cette attitude est d'autant plus condamnable qu'elle est profondément hypocrite, les pouvoirs publics ayant applaudi la prise de contrôle d'Aventis par Sanofi-Synthélabo et le rachat de l'américain Allied Domecq par le français Pernod Ricard. Ils ne peuvent aujourd'hui crier au scandale quand une entreprise « française » se retrouve potentiellement en situation d'être rachetée par une entreprise américaine. Il faut dénoncer cette dérive du patriotisme économique qui prétend donner une coloration nationale à ce qui n'est rien d'autre qu'une entreprise ou une opération financière libre et naturelle entre acteurs privés. Ce sont en effet de tels raisonnements qui incitent la France à se replier sur elle-même, à se tourner non vers l'avenir mais vers son passé glorieux, et qui pourraient bien la mener à davantage de protectionnisme. Déconnecté du réel, notre pays entretient les peurs et la xénophobie des affaires, au lieu de se donner les moyens de saisir les opportunités considérables apportées par la mondialisation. Cela fait notamment des années que l'on se plaint de l'emprise des fonds de pension américains sur l'économie mondiale et que rien n'est fait pour permettre l'émergence de véritables fonds de pension français. Quant à nos emplois, ils sont bien plus menacés par les conditions fiscales et réglementaires du marché français que par l'éventuelle expatriation du siège social d'une entreprise, fût-elle symbolique. Ce qui fait le succès américain, ce ne sont pas les prétentions volontaristes de son gouvernement, mais le climat de confiance et d'incitation aux efforts occasionné par la souplesse de son droit du travail et la faiblesse de la pression fiscale. C'est cela qu'il faut importer des Etats-Unis, bien plus que les mauvaises tentations isolationnistes. Car ce n'est pas en s'enfonçant dans un chauvinisme stérile que notre pays pourra pleinement profiter de l'élan économique mondial et retrouver, enfin, le chemin de la croissance et de l'emploi, mais en libéralisant notre économie et en la mettant à l'heure d'un monde plus flexible, plus rapide et plus compétitif.
Mathieu
Laine et Christophe Arvis |
|
Octobre 2005 |
|
Conscience Politique ® Tous droits réservés Hebdomadaire