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EUROPE Plaidoyer pour sortir l'Union de l'emprise des théories du philosophe Alexandre Kojève Enterrons l'«euro-idéologie» Dans sa Fable des abeilles de 1714, l'auteur anglo-hollandais Bernard de Mandeville avait affirmé que «les vices privés, grâce à un guidage adroit de la part d'un politique habile, peuvent être transformés en bénéfices publics». On pourrait en dire autant des récents scrutins : quelles que soient les motivations particulières qui ont mû l'électeur, français ou néerlandais, le résultat exprime des vérités et des pulsions qui vont au-delà des intentions directes des électorats : c'est la supranationalité d'une Europe conçue comme une puissance politique mondiale, et comme contrepoids aux Etats-Unis, qui a été rejetée. Les principes et les institutions mêmes de l'Union européenne telle qu'elle existe déjà, imposent de mettre un point final à ce projet désormais devenu lettre morte. L'Union a de toute évidence besoin de directions nouvelles. Encore faut-il autopsier les anciennes, celles qui viennent de périr dans les urnes, au lieu de gourmander l'électorat de n'avoir pas obtempéré, comme l'ont fait illico l'auteur en chef du texte rejeté et le «président» de l'Union, M. Juncker, et ne pas rechercher l'alchimie qui transformerait le plomb vil du non en or pur du oui. Je vois trois racines à la faillite du projet : la conception «suédoise» ou «ONG» de la politique internationale ; les rêves d'empire que formula le philosophe-fonctionnaire Alexandre Kojève, dont la lecture montre qu'ils inspirèrent le développement de la politique étrangère de l'Union tout comme ils avaient recoupé, troisièmement, celui du général de Gaulle. La Suède fut la pionnière non pas de la neutralité, mais du neutralisme, idéologie qui se faisait vertu de moraliser la politique mondiale, moyennant quoi elle contribua puissamment à la machine industrielle du Reich, avant de passer plusieurs décennies à tirer à boulets rouges sur l'«impérialisme», et en particulier les Etats-Unis. Aux Occidentaux qui la protégeaient, la Suède neutraliste parlait haut ; elle était douce aux tyrans, pourvu qu'ils fussent «socialistes.» C'était une politique de dame patronnesse : la Suède avait ses pauvres, elle défendait les opprimés en soutenant les despotes qui les tyrannisaient. Ayant cessé d'être acteur de plain-pied de la grande politique planétaire, on se consacrait uniquement à ce qui est moralement satisfaisant : en aidant les pauvres, on s'autodécernait un certificat d'exemplarité, comme les indulgences de jadis vous garantissaient le salut. Cela vous permettait d'en remontrer à tous ces impénitents criminels, américains de préférence. Le résultat du neutralisme était un moralisme, qui est à la morale ce que la pornographie est à l'amour. Dans l'utopie qui en résulte, on met la guerre hors la loi, comme en leur temps, le secrétaire d'Etat américain Kellogg et le ministre des Affaires étrangères Aristide Briand. C'était en 1928, et l'on connaît la suite. «La guerre est toujours la pire des solutions», disait Jacques Chirac, en une triste redite du refus de «mourir pour Dantzig». Dans les années 70, on craignait fort la «finlandisation» de l'Europe. On y échappa, pour tomber dans ce travers qu'est la transformation de la politique étrangère de l'Union en politique d'ONG : on abdique toute responsabilité, mais on s'arroge une juridiction universelle basée sur une élévation morale postulée. Ajoutons, pour faire bonne mesure, que les passe-droits accordés à la politique d'extermination de Poutine dans le Caucase, les velléités de donner à la Chine des armements high-tech, le désir constant de privilégier le business avec Téhéran, en s'aveuglant sur son idéologie et sur ses desseins stratégiques, ajoutent une touche de sordide au moralisme ambiant. Deuxième racine, les desseins du gourou séducteur que fût le philosophe-fonctionnaire franco-russe Alexandre Kojève, qui donna à l'«euro-idéologie» une formulation fondatrice. «Il serait difficile de nommer un penseur européen du siècle dernier dont le rôle approche le sien dans le façonnage de la politique européenne», nous apprend l'historien Mark Lilla ; l'influence de Kojève, qu'Aron qualifiait de «magicien», fut immense à la fois dans le monde intellectuel et dans les sphères gouvernementales françaises ; il fut, jusqu'à sa mort en 1968, le principal négociateur français pour les questions européennes. Sans son Esquisse d'une doctrine de politique française, datée du 27 août 1945, il est difficile de comprendre la politique étrangère de De Gaulle, et celle de ses successeurs, et de saisir le fond de la politique étrangère de l'Union européenne, dont Kojève fut l'inspirateur direct jusqu'à sa mort en 1968, à distance depuis, tel un ectoplasme qui dicte leur comportement aux crédules vivants des séances d'occultisme. Pour Kojève, le monde issu de la Deuxième Guerre mondiale est un monde d'empires. La France ne peut survivre en tant qu'Etat nation. Elle doit se forger un empire, non qu'il soit capable de faire jeu avec l'«empire» anglo-saxon, mais afin d'éviter d'être «américanisée» ; non plus pour se battre avec l'«empire slavo-soviétique», mais pour jouer un jeu de bascule, en étant d'ailleurs plus proche de l'empire soviétique. Les valeurs, la différence entre démocratie et dictature, entre despotisme et autodétermination, ont totalement disparu. «Il est même possible que ce soit ce monde latino-africain unifié qui puisse un jour résoudre le problème musulman (et peut-être le «problème» colonial en général)», ajoute Kojève, tout à ses rêves d'empire. Même si la reconstruction de l'Allemagne le força à changer certaines orientations, et à passer d'un «empire latin» à une union européenne, les principes et les objectifs restèrent. On voit la convergence avec la politique étrangère gaulliste, troisième racine : dégager la France de sa dépendance envers le «bloc anglo-saxon» tout en continuant de profiter au maximum de son appartenance partielle au camp occidental ; ne perdre aucune occasion de fragmenter ou d'affaiblir la position américaine en Europe, de même que l'anglaise ; faire entendre à l'Allemagne les avantages d'un appui français pour la détacher autant que faire se peut des Anglo-Américains, et s'en prévaloir pour accroître les leviers diplomatiques dont dispose Paris ; «franciser» la Communauté européenne afin d'en utiliser les ressources au bénéfice de la diplomatie française ; mener un jeu de bascule entre Est et Ouest, faisant monter les enchères en faisant la navette entre les deux : menacer Washington en nouant des amitiés avec Moscou, Pékin et autres. Le poids qu'il n'a pas sur le plateau de la bascule, de Gaulle l'obtient en s'installant sur le fléau. Voilà qui permit à de Gaulle de se poser en chef de file d'une hétéroclite coalition internationale aux allures de patchwork : communistes «nationaux», kleptocrates du tiers-monde, dictateurs corporatistes ou «pétrocorrompus» d'Amérique latine, frivole roi du Cambodge, roitelets africains installés ou maintenus par les troupes françaises ; monde arabe flatté, armé et courtisé ; Chine populaire en pleine Révolution culturelle, avec le sanguinaire Mao à sa tête, dont on recherche l'adoubement. Quand Chirac et Villepin entreprirent en 2002 d'organiser le «camp de la paix» – vieille rhétorique soviétique –, ils marièrent la stratégie «suédoise» à la gaulliste et à la kojévienne. Ce triomphe d'une diplomatie qui marie l'utopisme à la prétention, l'arrogance à l'inefficacité, l'irréalité à l'immoralité, a trouvé le 29 mai une conclusion : l'«euro-idéologie», ce dessein gaullo-kojévo-suédois est mort. Pour passer à la suite, enterrons-le. Laurent Murawiec * [27 juin 2005] Le Figaro * Directeur de recherche à l'institut Hudson, Washington. |
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Juin 2005 |
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