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Quand M. Bolkestein se fait rouler dans la farine par ses hauts fonctionnaires

 

 Frits Bolkestein, qui est devenu célèbre grâce à sa directive, n’avait pas plus barre sur ses services de la Commission européenne que les autres commissaires. En témoigne cet exemple fort significatif et très grave. Un dirigeant du Mouvement pour la liberté de la protection sociale (MLPS) s’était rendu à Bruxelles en février 2004 pour se plaindre à la Direction du Marché intérieur (dont Frits Bolkestein était le commissaire) de l’attitude du gouvernement français qui refusait d’appliquer les dispositions des directives sur l’assurance (qu’il avait pourtant fini par transposer), empêchant ainsi les Français qui le désiraient de s’assurer ailleurs qu’à la Sécurité sociale pour la maladie, les accidents du travail et la vieillesse. Les hauts fonctionnaires européens (de nationalité espagnole) qui participaient à cette réunion ne firent aucune objection à l’analyse développée par le dirigeant du MLPS et lui demandèrent d’écrire une lettre à leur chef d’unité (un Britannique), l’assurant qu’il recevrait une réponse conforme à sa demande de voir la Commission réclamer du gouvernement français la stricte application de ses engagements communautaires, devenus lois nationales.

Le dirigeant du MLPS écrivit donc cette lettre, mais, rendu méfiant par l’attitude trop souvent déloyale des services du Marché intérieur, dont le directeur, comme par hasard, était un haut fonctionnaire français, il leur tendit un  piège fort habile. Il glissa en effet dans sa lettre la phrase suivante : « Cette troisième directive assurance non-vie (directive 92/49/CEE) simplement stipule que là où un Etat membre décide d’ouvrir la couverture d’un risque relevant du régime légal de sécurité sociale aux assureurs privés (ce qu’a fait la France en signant les directives assurances 92/49 et 92/96) cet Etat membre doit accepter que toute entreprise d’assurance de la Communauté autorisée dans son propre Etat membre puisse couvrir ce risque sur la base de la liberté d’établissement et de la liberté de prestations de services. » Le dirigeant du MLPS reçut peu après la réponse de la Commission. Elle était signée non pas du chef d’unité, mais de son supérieur lui-même, … un Français. Et bien entendu la réponse fut ce qu’on pouvait en attendre : une dérobade en règle, assortie d’approximations voulues et même de grossiers mensonges.

Aveu de déloyauté

Manifestement, ce haut fonctionnaire européen de nationalité française n’entendait pas gêner le moins du monde l’action de ses homologues nationaux ni celle des politiciens qui l’avaient nommé à Bruxelles. Il venait pourtant de signer son aveu de déloyauté communautaire (on sait en effet que les fonctionnaires européens sont déontologiquement tenus à une stricte indépendance à l’égard de leurs autorités nationales). Car la phrase glissée dans la lettre du dirigeant du MLPS n’était pas de lui, mais de …Frits Bolkestein, le commissaire au Marché intérieur, chef suprême de cette direction et supérieur du haut fonctionnaire français. M. Bolkestein l’avait écrite dans une lettre officielle adressée au ministre des affaires sociales néerlandais et dont le haut fonctionnaire français ignorait qu’elle avait été portée à la connaissance du dirigeant du MLPS !

Ainsi donc la duplicité des services du Marché intérieur était avérée. Elle venait s’ajouter au lourd contentieux entretenu entre les citoyens français et la Direction Marché intérieur, qui se refusait systématiquement et depuis des années à leur dire la vérité sur les textes communautaires et à veiller – ce qui est son devoir – à leur application. Les lecteurs de notre site peuvent prendre connaissance du communiqué du 6 avril 2005 par lequel le MLPS exige du président de la Commission, M. Barroso «  une enquête et des sanctions contre des hauts fonctionnaires français en poste à la Commission européenne ». Et ce sera justice.


Pour ceux qui douteraient du fait que les commissaires européens n’ont aucune autorité sur leurs services, voici l’analyse d’un haut fonctionnaire français, Maxime Tandonnet, dans son livre « Le défi de l’immigration » (François-Xavier de Guibert) :

« L’exécutif  européen ne fonctionne pas comme un gouvernement responsable face à des électeurs. Les directions générales, les bureaux, les services administratifs de la Commission ne sont pas placés sous l'autorité des commissaires, censés incarner le niveau politique. D'ailleurs, les commissaires eux‑mêmes ne sont en aucun cas soumis au président de la Commission qui exerce un rôle de coordination et d'animation, et non de direction d'une équipe à l'instar d'un premier ministre.

La technostructure de la Commission échappe à une impulsion et à un contrôle politique. Les directions produisent leurs projets de loi, préparent les décisions sans aucune orientation politique. Dès lors, l'alternance politique, le changement de président de la Commission et de commissaires tous les cinq ans, n'ont jamais qu'un impact limité sur une administration qui fonctionne en roue libre. Ce sont les services, les fonctionnaires européens qui font la loi. Changer le président de la Commission et changer les commissaires ne change pas la Commission. Ce sont les très hauts fonctionnaires, les directeurs généraux de la Commission, assurés de la permanence, qui définissent une ligne, indé­pendamment de tout contrôle politique, et l'imposent à leurs commissaires. Le pouvoir administratif prévaut sur le pouvoir politique.
Dans une démocratie nationale, la prise de position de hauts fonctionnaires, au nom de l’Etat, sur des sujets politiques généraux, est difficilement concevable dans la mesure où leur rôle est de mettre en oeuvre une politique définie par le parlement et le gouvernement. Seuls les dirigeants poli­tiques ont une légitimité leur permettant de tracer des orien­tations politiques.
Mais voilà: la Commission n’est pas une institution démocratique; elle est dirigée non par des gouvernants élus et révocables à chaque élection, mais par des technocrates nommés à vie. C'est pourquoi, quelle que soit l'issue des élections européennes ou nationales, quelle que soit la per­sonnalité du nouveau président de la Commission nommé au Conseil européen du 29 juin 2004, la ligne de la Com­mission restera sans doute à peu près immuable. »


Claude Reichman

 Site internet de Claude Reichman : www.claudereichman.com
 

Avril 2005



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