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Le suicide de l’Europe politique Ce lundi 3 octobre 2005 est à signaler d’une pierre noire dans la construction de l’unité politique européenne. Ce jour-là, les chefs d’Etat et de gouvernement européens imposèrent contre l’avis des peuples l’ouverture des négociations d’adhésion de la Turquie, plus sous la menace d’une Turquie sûre de sa puissance démographie et militaire que réellement enthousiastes à l’idée d’assimiler un pays si différent par sa culture, son histoire, ses aspirations nationales. Pourtant, les défenseurs sincères de l’unité politique européenne auraient dû remarquer qu’un paradoxe révélateur entachait l’ouverture de ces négociations. Un tel évènement n’avait-il pas été réalisé sous l’impulsion de la présidence britannique alors que ces mêmes britanniques sont critiqués pour leur hostilité à l’encontre d’une Europe politiquement forte et leur désir d’une Union réduite en une simple zone de libre-échange ? Sans être à une contradiction près, les europhiles version Cohen-Bendit applaudissent sans réserve à la perspective d’adhésion d’Ankara, sans réaliser que les adversaires déclarés de l’Europe politique ont tout intérêt à attacher le poids turc au pied de l’Union, entravant pour longtemps la nécessaire convergence des intérêts nationaux au profit d’une dilution toujours plus poussée de l’Union vers les steppes de l’Asie centrale. Car l’entrée de la Turquie dans les institutions européennes aura pour première conséquence la prise en compte des aspirations nationales turques dans les décisions de l’Union. Or quelles sont ces aspirations nationales partagées par la majorité du peuple turc ? Bien davantage encore que la référence à l’Islam, le sentiment national turc s’avère très puissant au plus profond de la mémoire collective de ce pays. Les Turcs connurent la frustration provoquée par les immenses pertes territoriales consécutives à la chute de l’empire Ottoman après la première guerre mondiale, et comme tous les peuples qui durent renoncer à leur empire sans jamais avoir été envahis, les Turcs sont traversés par des réflexes nationalistes contraires à l’esprit européen. Le refus de reconnaître le génocide arménien, l’invasion de Chypre en 1974, l’écrasement de la minorité kurde, autant d’illustrations modernes du sentiment national turc qui s’exacerbe avec la crise identitaire de ce pays musulman contraint à une laïcité autoritaire depuis Mustapha Kemal. La fuite vers l’Asie centrale Or le sentiment national turc, qui sert d’exécutoire aux frustrations d’une jeunesse marquée par le chômage et des perspectives économiques encore limitées, risque de se porter naturellement vers la constitution d’une vaste zone d’influence turque entre pays turcophones d’Asie centrale qui partagent avec la Turquie un même socle culturel et ethnique commun. C’était le perspective implicitement envisagée par le ministre turc des Affaires étrangères qui menaçait de porter son regard « de la Russie à la Palestine » en cas de blocage de l’ouverture des négociations. Or, à travers cette vague allusion à l’Asie continentale entre Russie et monde arabe, apparaît clairement en filigrane un intérêt stratégique pour tous ces peuples de langue ouralo-altaïque dont sont historiquement issus les Turcs depuis leur migration vers l’Ouest sous les Seldjoukides au 11ième siècle. Turkménistan, Kazakhstan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Kirghizstan, Azerbaïdjan, Afghanistan, autant de pays aux racines ethniques turques qui rassemblent près de 200 millions d’habitants et qui demeurent aussi éloignés de la culture européenne que ne le sont le Soudan ou l’Arabie Saoudite. Pour les nationalistes tucs, les habitants de ces pays auraient le droit de revendiquer la nationalité turque au nom d’une origine ethnique commune. Ce ne serait plus seulement 100 millions de turcs qu’il faudrait intégrer dans la communauté européenne d’ici 30 ans, mais environ 300 millions de turcophones dont une large part s’avère faiblement qualifiée, peu adaptée à l’économie de marché, ultraconservatrice en matière de mœurs et de religion. Alors que l’adhésion de la Turquie en Europe était censée fixer définitivement les frontières de l’Union européenne sur son flanc sud-est, c’est exactement le contraire qui risque de se produire. La Turquie constitue une tête de pont vers l’immense réservoir d’immigrants d’Asie centrale, avec à la clé un transfert massif de populations des steppes pauvres des confins de l’Altaï vers les lumières des riches villes occidentales. Au risque migratoire s’additionne la perspective d’un coûteux maintien de l’ordre en Asie centrale, car l’Union européenne devra s’investir considérablement pour lutter contre les mouvements islamistes en plein essor dans cette région du monde, avec la possibilité que Bruxelles, Paris et Frankfort deviennent des cibles prétendument légitimes à cause de l’intervention des troupes européennes censées apporter la démocratie en Azerbaïdjan ou Tadjikistan. La question kurde La fuite en avant de l’Europe vers l’Asie centrale se double d’une dilution dangereuse au plus profond du Moyen-Orient au travers de la question kurde. En effet, les kurdes de Turquie entretiennent de fortes relations culturelles avec les kurdes d’Iran, de Syrie et d’Irak. Or si tous les turcs devaient obtenir la nationalité européenne, y compris les kurdes de Turquie, leurs compatriotes de cœurs iraniens, de Syrie et d’Irak demanderont à leur tour la protection de l’Union européenne et revendiqueront la nationalité européenne afin de se libérer de leurs oppresseurs, tel un « passeport d’émancipation politique » contre les vexations syriennes et iraniennes. En Occident, les associations de défense des Droits de l’Homme, les journalistes, les médias ne manqueront pas de soutenir les revendications légitimes des Kurdes en vue d’obtenir le parapluie stratégique européen, avec pour résultat immédiat l’intervention politique et militaire des armées européennes contre l’oppression de Damas et Téhéran. D’ici-là, un de ces pays disposera probablement de l’arme nucléaire, et l’Union européenne, pourtant construite sur un rêve de paix éternel, aura bien du fil à retordre pour exporter son modèle démocratique et pluriethnique contre l’avis des mollahs. C’est d’ailleurs peut-être à cause de cette dangereuse perspective que les diplomates allemands, français et britanniques se mobilisent avec autant de détermination contre l’acquisition de l’arme atomique par les docteurs Folamours iraniens. Un des paradoxes de cette adhésion consiste dans le fait que l’entrée d’Ankara dans l’Union, bien loin de renforcer la paix et le dialogue entre les civilisations occidentales et musulmanes, ravivera les tensions Nord-Sud et débouchera sur un interventionisme européen qui excitera la haine des islamistes contre l’Union. Alors que Paris et Berlin donnent des leçons de non-intervention aux américains en Irak, force est de constater que l’adhésion de la Turquie nous promet de beaux bourbiers politiques et militaires aux frontières syriennes et iraniennes L’implosion de l’Union Bien entendu, beaucoup de pays européens refuseront de participer à des opérations politiques et militaires liées aux intérêts turcs ou à la protection des Kurdes. La conséquence directe sera l’implosion politique d’une Europe incapable de trouver une convergence des intérêts nationaux entre pays membres, puis la disparition définitive du vieux rêve moribond de l’unité politique européenne. L’ouverture des négociations de la Turquie s’inscrit sur la longue nécrologie de l’unité politique européenne. Après l’échec du référendum sur la Constitution en France et aux Pays-Bas, après les crises politiques majeures produites par l’exaspération des peuples devant un élargissement imposé sans demander leur avis, les technocrates de Bruxelles persistent dans leur fantasme d’une Europe sans frontières ni limites, promouvant contre l’esprit et la raison l’adhésion d’Ankara au nom d’un « dialogue des civilisations » qui appartient davantage à la tribune des Nations Unies qu’aux objectif fondamentaux d’une structure politique à l’échelle du continent européen. L’Union européenne aurait-elle pour secret désir de concurrencer l’ONU en cherchant à englober la Terre entière ? L’absence d’identité européenne Ne nous trompons pas : cette folle propension à l’élargissement procède d’une absence totale de réflexion lucide sur l’identité européenne. Pour les technocrates de Bruxelles mais aussi pour beaucoup d’européens dont le sens critique s’avère tronqué par les médias, l’Europe se définit essentiellement par son attachement à des valeurs universelles comme la liberté, à la paix, la démocratie. Or le problème de ces valeurs universelles réside justement dans une universalité qui empêche toute limitation géographique. En vertu de ces valeurs communes, le Japon, l’Inde, la Corée du Sud qui sont également des pays croyant en la liberté, la paix et la démocratie devraient également adhérer à l’Union européenne. Tous les pays du monde, du Kamtchatka aux îles Galápagos, seraient appelés à rejoindre cette structure politique dont l’extension indéfinie précipitera sa fin. L’adhésion de la Turquie signifie la mort politique de l’Europe incapable de reconnaître la primauté d’un patrimoine culturel commun dans la construction de son identité. L’utopie insensée d’un monde multiculturel réconcilié sous les douze étoiles du drapeau européen conduit directement à l’adhésion de pays n’ayant aucune convergence de vues avec les Etats membres. Paradoxe de la construction européenne, la quête exclusive de l’entente entre les peuples après 1945 aura été aussi bien à l’origine de la naissance de l’Europe que de sa longue dilution dans l’océan immense des peuples et des continents. Constant Rémond |
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Octobre 2005 |
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