Conscience Politique   "le journal à contre pied de la pensée unique"   www.conscience-politique.org

Hommage aux Pères

Un an après son décès, j’ai voulu rendre hommage à mon père.

Puis j’ai appris la disparition de Jean-François Revel qui fut pour moi (avec Frédéric Bastiat, Ludwig Von Mises ou encore Milton Friedman et tant d’autres encore) comme un père spirituel dont la pensée a orienté mon parcours intellectuel et ma philosophie économique et sociale. Il y a des filiations sans lesquelles un homme ne saurait se construire qui forment nos pères spirituels comme il y a, pour les nations équilibrées, les pères fondateurs.

Mon père m’a légué des principes et des valeurs qui constituent aujourd'hui des repères précieux dans un monde qui tend à relativiser toutes normes. Ces principes m’ont permis d’apprécier peu à peu tout l’héritage intellectuel laissé par ceux dont le talent leur a donné la possibilité d’inscrire leur pensée dans des livres qui traversent le temps. Ce n’était pas évident tant le bruit est énorme et la désinformation intense à l’heure de la société du spectacle. Ce n'était pas évident tant les conflits furent durs entre nous, exacerbés par l'écartement de deux mondes, de deux époques qui ne se comprenaient plus. Dans ce contexte troublé, j’espère pouvoir transmettre à mes fils le même héritage.

Jean-François Revel fait partie de ces rares intellectuels qui, pendant que j’entrais en résistance, étaient au combat sur le front de l’antilibéralisme le plus déchaîné. Car l’univers des intellectuels officiels et adoubés par le pouvoir en place est un arène sans pitié aucune. Les enjeux sont si énormes. Toute bataille politique se gagne d'abord sur le terrain idéologique ; car avant de conquérir les urnes, il faut gagner les esprits. Pour gagner les esprits, il faut convaincre mais cela demande du temps, de la pédagogie et du talent.

Un autre moyen plus radical de gagner les esprits, outil préféré des zélateurs de la révolution en marche, consiste à les modeler, les formater, si besoin en contrôlant les média et le système éducatif. Eclairée par ses intellectuels de la révolution, la gauche l'a bien compris et le met chaque jour en pratique tandis que la droite semble avoir abdiqué sur ce terrain, croyant pouvoir se rattraper sur le terrain économique. Mais on ne peut dissocier l'économie de ses racines philosophiques et éthiques. On ne peut mettre en oeuvre des réformes libérales sans adhérer à l'ensemble de la philosophie libérale.

Il faut alors un réel courage et une volonté d’acier pour ne pas se laisser enfermer dans le format d’une pensée aux allures savantes imposées par les gardiens de la dialectique marxiste. Jean-François Revel a eu et le courage et le talent.

Mon père n’était pas un homme de l’écrit ni de la parole, juste un fils de mineur sicilien animé par une saine ambition, l'ambition de ne dépendre de personne d'autre que lui-même. Il était encore moins un intellectuel mais il avait une grande sensibilité, l’intelligence de l’âme. Il tirait ses enseignements de l’expérience vécue, au terme d’une trajectoire itinérante, qui la conduit de la Sicile, en passant par l’Afrique du Nord (troublée par les évènements de l’indépendance qui ont fait basculer sa vie) pour devenir un citoyen français rangé. Cette vie résonne en moi aujourd’hui pour m’inviter à continuer ce voyage qui me permet d’entrer en communion avec les plus grands esprits.


Un jour, Jean-François Revel m’a écrit une lettre que je garde précieusement comme l’illustration du miracle toujours possible de la rencontre improbable. Il commentait un article que j’avais publié en 1998 dans la revue France-Forum sur la question du chômage en France. Par provocation, j’avais intitulé l’article « Veut-on lutter contre le travail ou veut-on lutter contre le chômage en France ? »[1]. Il avait apprécié mon analyse et ce fut pour moi la plus belle des reconnaissances. Un des rares moments d’émotions intenses que peut nous offrir la vie comme lorsque, classant les affaires personnelles de mon père après son décès, je tombais par hasard sur certains de mes articles de presse qu’il avait découpés soigneusement et classés dans ses dossiers personnels, sans le dire à personne. Il avait dû être fier. En continuant d'écrire, j'ai le sentiment de faire vivre encore sa pensée, c’est ma façon de lui rendre hommage.

Jean-Louis Caccomo,

Mai 2006

Conscience Politique ® Tous droits réservés Hebdomadaire