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La nouvelle religion et ses apôtres

En temps de crise, il est connu que l’Etat doit intervenir pour secourir les victimes des restructurations. Mais quand vient la reprise, on nous explique que l’Etat doit répartir les fruits de la croissance : « Un argument souvent avancé […] afin de justifier l’absence d’économies véritables et la nouvelle progression des dépenses de l’Etat, est que la dépense publique devrait ‘accompagner la croissance’ […]. Cet argument constitue une innovation par rapport au raisonnement keynésien classique, dans lequel les administrations stabilisaient la conjoncture en temps de récession, par une relance de la demande publique venant compenser la faiblesse de la demande privée. Désormais, peu importe la conjoncture économique ; l’augmentation de la demande publique serait toujours facteur de croissance, et sa réduction aurait toujours pour effet de réduire la demande totale »[1].

Non seulement l’Etat devient l’acteur incontournable de la régulation de la conjoncture, mais il se présente comme l’agent indispensable, à un instant donné, de la gestion des situations sectorielles : pour les secteurs en difficultés, il se présente comme le garant en dernier ressort de la pérennité des emplois qu’il prétend sauvegarder ; pour les secteurs de pointe, il invoque leur caractère éminemment stratégique pour l’indépendance nationale pour piloter le défrichement du futur à l’instar du programme européen des « autoroutes de l’information ». A force de décliner les circonstances spécifiques, l’exception interventionniste devient la règle. La France a érigé en système ce qui ne devait être que l'exception car le principe de l'intervention de l'Etat dans l'économie ne se justifie qu'en état de guerre (au nom de la légitime défense en cas d'agression). Mais il est tout aussi vrai que ce principe aboutit à générer un état de guerre larvée permanente, en étant source de conflits sociaux inextricables au nom même de la régulation économique !

Ravivons quelques déplaisants souvenirs soigneusement refoulés par la presse amnésique. Le 14 juillet 2000, le Président de la République se félicitait du fait que « les caisses de l’Etat étaient bien remplies » (alors même que les comptes publics étaient en déficit !). Il n’en fallait pas plus pour que chaque corporation sorte du bois pour revendiquer sa part du gâteau puisqu’il était acquis qu’il fallait « redistribuer les fruits de la croissance ». Un an plus tard, le 14 juillet 2001, le Président s’inquiétait à juste titre des perspectives de croissance affaiblie. Alors les mêmes acteurs en appelèrent aux pouvoirs publics pour « relancer la machine économique ».

Après les attentats du 11 septembre, c’est l’appel généralisé à l’ensemble des pays industrialisés au « patriotisme économique » qui a replacé l’Etat au centre du débat. Et les hommes et femmes politiques ont bien compris que cette vision fait de l’Etat l’acteur incontournable d’un combat historique entre le bien (l’Etat comme régulateur providentiel et infaillible) et le mal absolu (la jungle du marché injuste et imparfait). Nos dirigeants, bien que défenseurs de la laïcité, sont devenus les apôtres d’une nouvelle religion : la raison d’Etat.

Mais à force de vouloir tout faire et de prétendre le faire efficacement, l’Etat ne fait plus rien correctement tant il lui est impossible d’être à la hauteur de ses ambitions démesurées. Cette défaillance structurelle et chronique alimente des frustrations et des rancœurs qui sont le plus sûr terreau des votes extrémistes et des revendications populistes.

 Jean-Louis Caccomo

Mars 2006

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