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Le refoulement du réel « Il faut que tous ceux qui participent au fonctionnement de l'économie,à la création de richesses, comprennent qu'ils sont embarqués sur le même bateau et qu'ils se font du mal tous ensemble en se traitant comme des adversaires ». De Gaulle – 1963 in Peyrefitte A., 1997, C'était De Gaulle, T2, Fayard, Paris, p 401. De Gaulle ne passe pas pour un farouche partisan du libéralisme, ni pour un admirateur inconditionnel du modèle américain. Pourtant, parce qu’il avait la capacité de prendre de la hauteur, il a fait quelques observations économiques souvent très pertinentes. La citation en exergue montre que si la question de la citoyenneté doit aujourd'hui être posée dans notre pays, encore doit-elle être bien définie car elle passe par une prise de conscience - et une acceptation - de sa dimension nécessairement économique qui confère non seulement des droits à l’individu mais aussi des devoirs. Cette nécessité économique rejoint en fin de compte la nécessité morale : tout comme le débit (ou la dépense) d’un individu renvoie au crédit (ou le revenu) d’un autre individu, un droit n’est que la contrepartie d’un devoir[1]. Plus précisément, les droits des uns reposent sur les devoirs des autres. Derrière les citoyens, il y a des personnes dont les actes sont motivés par la poursuite d’objectifs privés. Il n’y a rien là d’égoïste, c’est humain : les individus ont des besoins et des préférences qu’ils sont les seuls à ressentir ; et personne ne peut prétendre ressentir un besoin ou exprimer un goût à la place de quelqu’un d’autre, sauf à lui refuser sa dignité d’être humain. C’est précisément le travail de l’économiste que d’étudier la logique et les effets des multiples décisions individuelles sur l’ensemble de la société, lesquelles ne se dissolvent pas dans une vision abstraite de l’intérêt général. Il ne s'agit nullement de réduire la vie sociale à sa seule dimension économique ; il s’agit simplement de considérer que cette dernière existe tout autant que les autres dimensions et le nier, c'est mettre en péril un des fondements les plus puissants du lien social. C’est justement parce que la réalité économique est à ce point niée et refoulée dans notre pays que l’édifice social s’en trouve dangereusement miné. N’oublions pas que la plus grande force qui pousse les hommes et les femmes à vivre en société, c’est la recherche de l’efficacité économique qui conditionne nos possibilités de survie. Sans la division du travail, nous n’aurions pas de temps libre et la division du travail implique l’échange et le marché. Si les hommes ont spontanément inventé la monnaie – que les Etats se sont appropriés par la suite en nationalisant les symboles monétaires et en imposant le cours forcé -, si les hommes sont spontanément entrés dans des relations d’échanges quand il s’est avéré qu’elles étaient moins coûteuses aux parties concernées que des relations de violence, c’est qu’ils ont compris qu’ils avaient un intérêt à mettre en place de tels arrangements que l’expérience a validés. Rien ne sert de se réfugier dans la quête éperdue d'une morale « sociale » désincarnée des conditions matérielles ; rien ne sert de proclamer la supériorité de la dimension spirituelle laquelle se drape de toutes les vertus de la pensée socialisante et humanitaire, si elle conduit, au pire, à une condamnation, au mieux, à une négation de la réalité économique. Ce refoulement du réel est dévastateur et contribue à rendre les individus incapables de s’assumer, comme s’ils avaient à subir le poids de leur propre existence et à faire payer la « société » ou la « mondialisation » de tous les malheurs liés à cette existence. Notre inscription dans la vie sociale, qui permet notre existence individuelle, est concomitante à notre participation à la vie économique : la vie en société permet aux individus de se spécialiser et c’est cette division du travail, nourrie par le développement des échanges, qui est à l’origine de la prospérité. En retour, la participation à la vie économique nous insère dans un tissu complexe de relations sociales de sorte que le rétrécissement de la sphère économique s'accompagne d'une diminution inexorable des possibilités d'intégration dans la collectivité pour les individus. Aussi est-il absurde de considérer le marché comme un phénomène purement économique qui s’opposerait au fait social en le dénaturant ; le marché est un phénomène social. En constituant le tissu de notre société, le marché est sans doute le fait social par excellence qu’il faut bien se garder de déchirer. Jean-Louis Caccomo, [1][1] A un étudiant qui m’expliquait qu’il avait accompli son devoir civique en participant aux élections universitaires, je lui rétorquai qu’il avait aussi exercé son droit de vote. |
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Septembre
2006 |
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