Conscience Politique   "le journal à contre pied de la pensée unique"   www.conscience-politique.org

Les deux libertés : Thomas d’Aquin contre Guillaume d’Ockham.

Nous avons mis en lumière des différences importantes entre les principales éthiques auxquelles les courants libéraux se reportent. Le concept de liberté, fondement du libéralisme, s’en trouve influencé.

Nous avons présenté ces influences sous la forme de trois niveaux de liberté. Mais les fondements philosophiques nous ramènent à un débat beaucoup plus profond et beaucoup plus grave, car il renvoie à des conceptions radicalement différentes. Ce débat est en réalité une controverse entre deux moines. Elle a abouti à une crise, toujours non résolue, de la pensée occidentale depuis le Moyen-Age. Les lumières ne l’ont pas surmontée. C’est une révolution philosophique qui a littéralement atomisé notre vision du monde.

Notre premier moine, Thomas d’Aquin, développe une vision de la liberté pour l’excellence. Elle correspond au troisième degré de liberté que nous avons évoqué.

La liberté est un moyen de parvenir à l’excellence grâce à l’intelligence et à la volonté en suivant son penchant pour la vérité, la bonté, le bonheur, inhérents à la nature humaine.

La liberté est donc la capacité de choisir ou de ne pas choisir sagement ce qui peut concourir à notre bonheur, au bien commun et de bien se comporter. La liberté apparaît donc comme le grand principe organisateur de la vie morale.

Dans ce cadre, la liberté est d’acquisition graduelle : on acquiert progressivement la capacité à choisir le bien et à faire ce que l’on choisit dans la perfection et l’excellence. Pour cela, les 4 vertus cardinales sont d’un appui capital. Rappelons qu’il s’agit de : la prudence, la justice, le courage, la tempérance.  L’habitude d’une vie dans la sagesse et l’éducation sont nécessaires à leurs progressions. L’éducation peut entre autre s’appuyer sur l’imitation d’autres personnes vivant dans la sagesse.

La liberté n’est donc pas chose facile à acquérir, elle demande du temps et de la volonté. Elle est comparable à l’apprentissage d’un instrument de musique : tout le monde peut au début taper sur un piano pour faire du bruit mais progressivement par un apprentissage et un exercice régulier on arrive à produire de la musique puis à jouer ce que l’on aime ou à créer. Ainsi, l’homme en atteignant une grande maîtrise de la liberté, s’ouvre des horizons de bonheur infini.

Pour Thomas d’Aquin, la liberté et la loi ne sont ni contraires, ni contradictoires : la loi peut nous former à la liberté. Elle n’est pas une contrainte extérieure. Nous avons vu que la loi est une branche de la morale. Et celle-ci est intrinsèque à la nature humaine. La loi est donc inscrite dans l’Homme. Elle est la traduction explicite de certaines normes utiles et nécessaires à la vie en société. Elle est une œuvre de sagesse, car une bonne loi permet de nous guider pour réaliser les biens humains en fonction de ce que nous sommes et nous sommes censés être en tant qu’homme. A contrario, une mauvaise loi s’oppose à notre liberté, dans le sens ou elle nous oblige à suivre une voie contraire à l’éthique.

La liberté selon Thomas d’Aquin nous a permis de développer nos penchants les plus nobles. Elle nous a conduit aux sociétés démocratiques et pluralistes, au respect des autres.

Elle doit nous conduire à des sociétés où le droit de tous est protégé à la fois par la loi et les engagements moraux.

Notre second moine, Guillaume d’Ockham, est né 12 ans après la mort de Thomas d’Aquin. Il est le principal représentant du nominalisme, puissant mouvement philosophique du Moyen Age. Il considère que les concepts universaux n’existent que dans notre esprit et non dans la réalité. Par exemple, « la nature humaine » n’existe pas. Celle-ci n’est que la description ou le nom (d’où le terme nominalisme) que nous donnons aux traits de caractère communs et répandus dans la nature humaine. Les seules choses qui existent sont les détails.

Le nominalisme a eu, et a toujours une immense influence sur les idées politiques. Il a en tout cas changé radicalement la vision du monde.

Si la nature humaine n’existe pas, alors il n’y a pas non plus de principes moraux universels qui puissent être tirés de la nature humaine. La morale ne peut donc être que loi et obligation. Et elle ne peut être qu’en dehors de moi, à contrario des idées défendues par Thomas d’Aquin.

La loi n’est donc qu’une contrainte extérieure qu’elle soit humaine ou divine.

L’œuvre d’Ockham est considérée comme la première révolution de l’ère moderne. Ockham, en modifiant notre idée du monde, a créé du même coup une nouvelle idée de la personne et de la société.

En effet, en devenant extérieure à l’homme, la morale perd tout son sens et sa fonction. Et le nominalisme affirme qu’elle n’existe pas,  elle n’est qu’une invention du législateur !

La vertu n’est qu’une habitude de soumission à loi.

En mettant la morale en dehors de l’être humain, Ockham a persuadé beaucoup de libéraux que l’éthique n’a rien à voir avec la liberté puisqu’elle en a été écartée. Or, nous avons vu que tout acte est porteur d’un contenu moral. Ce que je décide est nécessairement précédé d’un jugement moral qui fait appel à ma raison et guide ma volonté. Et si je refuse de faire un choix raisonné en me guidant sur ma seule volonté, ma liberté n’est qu’une force aveugle, dangereuse aussi bien pour moi que pour ceux que ce choix peut atteindre.

Si la loi est extérieure à l’homme, alors elle n’a plus de raison d’être. C’est la porte ouverte au chaos. Les subjectivistes d’aujourd’hui l’ont bien compris. Pour pouvoir appliquer les idées subjectivistes, sans provoquer la dislocation des sociétés organisées, il faut nécessairement faire une concession. Ils tolèrent la loi du « dommage minimum à autrui » pour maintenir un ordre minimal.

Sans l’éthique, la liberté devient liberté d’indifférence, c’est à dire une faculté neutre du choix. La voie à une volonté toute puissante est ouverte.

Dieu étant suprêmement obstiné, la vie morale pour Ockham, est un duel de volonté entre celle de l’homme et l’imposition de celle de Dieu. La volonté devient finalement l’attribut qui définit l’homme voire l’attribut qui définit toute réalité. Cela a des conséquences profondes sur « le monde réel ». Le volontarisme coupe dramatiquement les hommes les uns des autres.

En effet, s’il n’existe que des biens particuliers, individuels pour les hommes et les femmes qui agissent dans le sens de leur volonté personnelle, alors il n’y a pas de « bien commun ». La vie en société devient extrêmement difficile et douloureuse.

Le rejet de la loi et de la morale pose un véritable problème de société. Aussi plus tard, Kant, conscient de la nécessité d’une éthique, a tenté sans succès de la remettre à sa juste place.

En effet, il n’a pas renoncé à la liberté ockhamienne pour une morale intrinsèque à l’homme. Il a simplement proposé un système moral basé sur un impératif catégorique qui pourrait être connu par la raison et qui serait capable de redonner une forme d’objectivité à la morale. Mais celle-ci reste toujours extérieure à l’homme et Kant ne lui donne pas de sens, ce qui rend sa théorie fragile. Comment un système moral peut-il être crédible, s’il reste imposé car extérieur à l’homme ? Et pourquoi appliquer la morale ? Dans quel but ?

Néanmoins, Kant a réaffirmé l’existence de normes hiérarchisées et universelles ce qui le rend plus proche d’une éthique humaniste que les disciples d’Ockham.

Plus tard, lorsque les références d’origine divines sont évacuées, d’autres philosophes tout en restant fidèles à Ockham ont voulu redonner un sens moral  à la liberté-volonté. Ce sont les utilitaristes qui voient la liberté comme un instrument : la liberté est utile, car elle permet d’apporter le progrès au plus grand nombre. Mais nous avons vu que cette éthique reste relativiste car on ne sait pas dans quel sens doit aller le progrès et ce qui peut être considéré comme moral dans les circonstances actuelles, le sera-t-il demain ?

Aujourd’hui, beaucoup de libéraux ont suivi le chemin tracé par Guillaume d’Ockham. La liberté est perçue comme une liberté négative, sans contraintes extérieures.

Beaucoup soutiennent également que l’Etat de droit est nécessaire pour le bien de tous et la protection de la liberté. Or dans l’esprit d’Ockham, il s’agit d’une situation paradoxale, puisque la loi s’oppose à la liberté. Dans ces conditions, l’Etat ne peut que violer la liberté.

Pour surmonter ce paradoxe, des libéraux concèdent que « la liberté doit être un peu brimée » par l’Etat de droit. Certains sociobiologistes le justifient en disant « qu’il vaut mieux un état de droit qu’un retour à «l’Etat de nature » ou encore « l’évolution de la société a rendu nécessaire l’état de droit, donc la liberté doit, bon gré mal gré, être brimée ». Cette concession peut être motivée par des idées utilitaristes : « il vaut mieux un état de droit, car c’est la situation la plus profitable pour le plus grand nombre ». Cette thèse peut être défendue par les subjectivistes que si la liberté individuelle est le moins possible attaquée par l’Etat. On pourrait multiplier les arguments à l’infini.

Cette contradiction apparente génère incohérences et fragilise dangereusement la défense de la liberté. En réalité, nous l’avons vu plus haut, cette contradiction n’existe pas. La loi ne s’oppose pas à la liberté, elle la forge.

L’Etat de droit est d’autant plus nécessaire et indispensable pour l’exercice de la liberté, qu’une société organisée devient de plus en plus complexe. La multiplication des échanges transforme le monde en un vaste réseau où un droit universel et compréhensible est vital.

A travers ce retour aux idées fondatrices de la liberté, deux conceptions philosophiques vivaces s’opposent, celle de la liberté pour l’excellence et celle de la liberté-volonté.

Pour Ockham et ses disciples, la liberté n’a plus de caractère spirituel. La liberté est l’homme autonome et non vertueux, puisque la liberté n’a rien à voir avec la bonté, le bonheur. La liberté n’est que l’expression résolue de la volonté. Elle peut s’attacher à n’importe quoi aussi longtemps qu’elle ne se heurte pas à une volonté supérieure (humaine ou divine).

L’univers ockhamien a emprisonné la liberté dans une vision du monde étroite et négative, détachée de la nature humaine avec des conséquences parfois effroyables. L’émergence de ce que l’on appelle aujourd’hui le « projet d’autonomie »a conduit Nietzche à l’idée que les êtres humains sont radicalement autonomes, des « moi je » autocréateurs pour lesquels les relations avec les autres sont des rapports de puissance. Nous en avons vu concrètement les effets avec la première guerre mondiale, puis le IIIème Reich.

Parallèlement, la philosophie héritière de Thomas d’Aquin a pris un essor prodigieux, mais elle reste difficilement compréhensible et accessible dans un monde où prédomine la vision d’ Ockham. Sortir de ce piège demande de rééxaminer Thomas d’Aquin (et même Aristote !) et redécouvrir la philosophie morale sans laquelle on ne peut pas comprendre et développer un libéralisme authentiquement humaniste.

Au regard de ce retour au Moyen Age, on peut désormais dire qu’il n’y a pas un libéralisme mais des libéralismes reposant sur des bases philosophiques radicalement différentes.

David Valancogne

La vertu de JUSTICE = respect de l'équité envers tous et en tout domaine.

La vertu de FORCE =  détermination et courage dans la poursuite du bien face aux adversités

La vertu de PRUDENCE = direction d’une action vers son but légitime et recherche des moyens convenables et les mieux appropriés à une action efficace conforme au bien.

La vertu de TEMPÉRANCE =  maîtrise de soi dans les initiatives et activités, afin de proportionner les désirs aux biens supérieurs.

Mars 2006

Conscience Politique ® Tous droits réservés Hebdomadaire