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Un autre regard sur la France
La
France surprend sans surprendre. Elle a habitué le reste de l'Europe à ses
archaïsmes. C'est pourquoi les événements des dernières semaines n'étonnent
personne. Et pourtant ! Qu'il est difficile de comprendre ce grand pays qui,
au XXIe siècle, en est à craindre « la rue » et « le pavé », comme jadis,
comme toujours.
Nul doute qu'il est - en France - parfois indispensable de lancer des pavés
pour être pris en compte. Tout le monde sait que c'est un signe de la
déficience des courroies de transmission entre le peuple et le pouvoir. Or,
dans les autres pays d'Europe, le gouvernement a certaines compétences et
certains pouvoirs, mais il n'est pas « le pouvoir », cette façon de parler
est terriblement française et... révélatrice.
La France est plus républicaine que démocratique. Et si elle tarde à faire
des réformes, c'est par manque de démocratie et non pas par « faiblesse du
pouvoir ». A force d'ignorer les citoyens au lieu de les respecter, on
diminue au fur et à mesure leur sens de la réalité et de la responsabilité.
C'est l'engrenage dans lequel s'est enfermée la Ve République. Et c'est la
cause profonde de son retard d'une ou deux décennies en matière de
modernisation de la société.
Le paradoxe français consiste à faire appel à la bonne volonté de citoyens
dont la volonté ne compte guère. Et quand ils se rebiffent, on déplore les «
blocages » de la société ou le blocus de la Sorbonne, tout comme les
Français ont bloqué la Constitution européenne et de ce fait l'Europe tout
entière. Le débat sur le traité constitutionnel aurait été bien plus terre à
terre et nuancé si les référendums étaient chose courante ou, pour le moins,
si la démocratie française donnait voix au chapitre aux représentants du
peuple qui végètent à l'Assemblée nationale.
Or le « non » des Français a diminué l'influence de la France, de même que
les mouvements de protestation n'ajoutent pas au crédit dont elle jouit chez
ses partenaires. Tout cela souligne la faiblesse d'institutions prétendument
fortes. Les Premiers ministres français ressemblent trop souvent à ces
joueurs de poker forcés de tenter un gros coup pour sauver la mise.
Gouverner, c'est bluffer ?
Il est évident que tout contrat de première embauche (CPE) doit être
flexible, parce que cela facilite la création d'emplois et que les jeunes
candidats sont inexpérimentés. Mais, en même temps, vu de l'étranger, il est
stupéfiant que le Premier ministre n'ait pas consulté les milieux intéressés
avant de lancer les CPE. Dominique de Villepin serait condamné à l'échec
s'il agissait de la sorte dans un autre pays d'Europe. Et s'il finit par
s'imposer, ce sera une (petite) contribution à la croissance de l'emploi
mais, au bout du compte, un frein au renouveau de la France. Car les nations
les plus aptes à se moderniser sont celles qui misent sur la confiance des
citoyens et non pas sur leur fatigue.
Les pays scandinaves, très démocratiques, ont su se renouveler profondément,
non sans heurts mais sans blocage. Pour eux, les réformes sont un processus
de longue haleine qui n'avance que si les dirigeants parviennent à
convaincre l'opinion. Tandis que le gouvernement français préfère livrer de
temps à autre une « bataille » épuisante. Or, qui est contraint au bras de
fer a mal préparé le terrain. Qui aime à passer en force s'isole. La France
s'ankylose dès lors qu'un système politique ana- chronique ne sera jamais en
mesure d'assurer une dynamique du renouveau.
Là où nombre de groupes français volent de succès en succès parce qu'ils
réveillent l'esprit d'initiative de leurs collaborateurs et qu'ils les
responsabilisent, l'Etat se méfie du peuple. C'est une méfiance viscérale et
institutionnalisée dont cet immense appareil de surveillance que sont les
Renseignements généraux est un reflet. L'histoire française est une épopée
de la liberté, mais aussi une cascade de répressions pour couler le pays
dans un moule. Au fond d'eux-mêmes et jusqu'à ce jour, ceux qui dirigent le
pays craignent qu'il ne reparte dans tous les sens ; ils ont l'impression
qu'il faut « tenir » la France et les Français.
Voilà pourquoi il y a à Paris, et personne ne s'offusque du terme, une «
classe politique ». C'est dire qu'elle est perçue comme un corps étranger
mais indispensable. Elle fait peur et elle a peur de ce peuple irascible
qu'elle saisit assez mal. La plupart des tenants du pouvoir, formés à la
pensée « top down » des grandes écoles, s'en tiennent à une conception
autoritaire ou paternaliste de la politique qui n'est plus en phase avec la
société d'aujourd'hui dont le modèle d'organisation est symbolisé par la
Toile, l'Internet, un réseau qui échappe aux hiérarchies et invite tout un
chacun à s'exprimer.
La modernisation de la France passe par celle de son système politique. Et
si ce dernier tarde à se renouveler, le pouvoir perdra ce qui lui reste
d'autorité. Ce ne serait pas la pire des solutions. La croissance économique
de la France n'a jamais été aussi forte que lorsque ses gouvernements
étaient faibles : la IVe République n'a pas présenté que des désavantages.
Mais l'instabilité n'est pas un programme, ni une ambition dignes d'un pays
qui a donné à l'Europe une magnifique vision pour se rassembler.
Or la France n'est plus visionnaire, car il faut être myope pour créer des
champions nationaux qui reprennent des entreprises étrangères et empêchent
la reprise d'entreprises françaises. Le « patriotisme économique » est un
nationalisme frileux du repli sur soi. La France est sur la défensive. Elle
est en train de perdre la confiance en soi. Son président est le plus faible
de l'histoire de la Ve République. Et celui qui joue au sauveur, Nicolas
Sarkozy, incarne l'incohérence : comment concilier son discours libéral, qui
implique de responsabiliser les citoyens, et le culte archaïque de l'homme
fort qui nettoie au Kärcher ?
Il semble que de plus en plus de Français sont dégoûtés par les combats des
(petits) chefs. Et quand certains se tournent vers Ségolène Royal, c'est
qu'ils nourrissent l'espoir qu'il y a une autre façon d'envisager la
politique. Mais ce n'est pas de haut en bas que la France se renouvellera
véritablement, cela ne servirait qu'à moderniser les archaïsmes. Le pays se
transformera dans la mesure où il inversera le mouvement pour que la société
compte plus que l'Etat. Pour que les citoyens aient droit de cité. Et pour
que le Parlement, non pas la rue, maîtrise le « pouvoir ».
Roger de Weck
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