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Génocide arménien : la dérive mémorielle

L'Assemblée nationale serait-elle devenue une chambre établissant l'Histoire officielle ? Prenant le contre-pied de Jacques Chirac qui rappelait à juste titre que "ce n'est pas la loi qui fixe l'Histoire", nos députés semblent habités par une frénésie de lois mémorielles qui remettent dangereusement en cause les fondements intangibles de la liberté d'expression et de la recherche historique. Loi Gayssot de 1990 pénalisant toute contestation de la Shoha, loi Taubira de 2001 reconnaissant l'esclavage comme un crime contre l'humanité, malheureux article portant sur "le rôle positif de la colonisation", et maintenant pénalisation de toute contestation du génocide arménien à l'initiative des parlementaires socialistes, autant d'étapes progressives dans la judiciarisation d'une mémoire historique qui, à défaut d'être commune en raison de son objectivité librement établie, se nourrit des revendications communautaires et entretient une malsaine surenchère des identités blessées.

Communautarisme et faiblesse du parlement

En réalité cette dérive trouve son origine dans la faiblesse de nos institutions confrontées à un communautarisme de plus en plus agressif. Exploitant l'échec de notre modèle d'intégration, les groupes de pression identitaires trouvent dans l'appropriation de la mémoire collective un moyen facile pour accroître leur visibilité médiatique et revendiquer une fausse légitimité auprès des pouvoirs publics. Soumis aux revendications catégorielles de leurs électeurs, les députés n'osent plus s'opposer à cette dérive et s'imaginent récupérer le pouvoir communautaire en relayant leurs vaines exigences. Ces députés s'avèrent d'autant plus faibles qu'ils subissent l'affaissement général du pouvoir législatif. En effet, confronté à la fuite du vrai pouvoir à Bruxelles et impuissant à décider souverainement de la politique économique et sociale de notre pays, le corps législatif tend à voter des lois n'ayant plus de grands rapports avec l'amélioration réelle des conditions de vie de nos concitoyens. Et la dernière illustration en date de ce phénomène inquiétant consiste en la pénalisation de toute contestation du génocide arménien.

La réalité du génocide arménien

Que notre propos ne fasse l'objet d'aucun malentendu : le génocide arménien, tout comme les autres crimes endeuillant la longue marche de l'humanité, constitue bien une réalité effroyable qu'il serait indécent de relativiser. Les massacres de masses commis par l'Empire Ottoman en 1915 suscitent l'horreur légitime de toute personne attachée à la poursuite du bien contre le mal. De plus, loin de se cantonner à un Orient cruel et compliqué, le génocide des arméniens ainsi que l'indifférence qu'il a suscitée dans la société civile turque représentent par leur antériorité une sinistre introduction aux atrocités du 20ième siècle, puisque Hitler lui-même en avait tiré comme conclusion que personne ne s'opposerait à sa terrible entreprise contre les Juifs. Le dictateur allemand n'aurait-il pas eu ce mot célèbre à l'encontre de ses généraux mal à leurs aises : "Mais qui se souvient des Arméniens ?" 

Cette mise au point établie, reste que la pénalisation d'une opinion portant sur des faits historiques, même avérés et douloureux, interroge gravement nos principes démocratiques. En effet, dans notre société fondée sur la liberté de conscience et d'agir, une distinction fondamentale doit être établie entre la moralité et la légalité.

La distinction entre moralité et légalité

Dans une démocratie, la moralité touche à l'idée personnelle que chaque citoyen se fait du bien et du mal, tandis que la légalité se retreint à toute action portant atteinte à l'intégrité physique ou à la propriété d'autrui. Or si la contestation à titre personnel des crimes contre l'humanité s'avère éminemment immorale, d'où le déshonneur de ceux qui la pratiquent, cette contestation ne peut nullement être assimilée à une action concrète qui serait dirigée contre des personnes physiques ou leurs biens.

Prenons un exemple simple pour bien se faire comprendre : ce n'est pas parce qu'un illuminé ose affirmer que "les persécutions contre les catholiques n'ont jamais existé sous l'empereur Néron" que les catholiques d'aujourd'hui seraient instantanément atteints dans l'intégrité physique de leurs personnes ou de leurs biens. Certes, les catholiques seraient dans ce cas précis en droit de se sentir blessés dans leur mémoire collective, et c'est tout à fait compréhensible. Mais à l'inverse des sociétés traditionnelles qui reconnaissent la primauté des mémoires collectives, toute société démocratique ne reconnaît que la dignité des individus, lesquels bénéficient de la seule inviolabilité de leurs personnes et de leurs biens. La notion de dignité collective, forcément subjective, dépend essentiellement de l'idée personnelle que l'individu se fait de lui-même en relation avec ceux qu'il aura jugés comme ses proches.

Le caractère subjectif de la mémoire collective

Illustrons cette idée en évoquant le cas d'Olivier Petré-Grenouilleau, du nom de ce professeur d'Histoire de l’Université de Lorient traîné devant les tribunaux par « Le Collectif des Antillais, Guyanais, Réunionnais » parce qu'il aurait "relativisé" la cruauté de la Traite négrière. Rappelons que les membres de ce collectif argumentaient leur action en justice par le fait que, descendants d'esclaves, ils se sentaient agressés dans leur mémoire collective. Or la question fondamentale consiste à se demander en quoi cette identité librement choisie - le fait de se définir essentiellement comme descendants d'esclaves - pouvait leur donner le droit de se substituer aux victimes réelles ? En effet, chaque membre de ce collectif aurait très bien pu se définir autrement, par exemple en tant que "fils d'agriculteur", "femme", "gaucher", "croyant à l’astrologie", et de ce fait solidaire des injustices et malheurs que chacune de ces catégories humaines a subi depuis l'aube de l'humanité. Est-ce donc l'idée que je me fais de moi-même, à défaut des préjudices que je n'ai d'ailleurs nullement subis à titre personnel, qui me permet ainsi d'exiger des réparations ou des avantages devant les tribunaux ? Nous le voyons, la notion d'atteinte à la mémoire collective aboutit une grave remise en cause de nos principes démocratiques fondés sur la seule primauté de l'individu face aux revendications catégorielles.

Un second argument tout aussi étrange consiste à assimiler négation d'un crime contre l'humanité et incitation "à la violence contre un groupe de personnes", laquelle constitue fort heureusement un délit dans notre droit. En effet il est incohérent, sur le plan logique, de nier l'existence d'un crime tout en incitant à la perpétuation de ce crime... Bien entendu, les négationnistes entretiennent généralement des arrières pensées nauséabondes derrière leurs thèses absurdes. Mais est-ce bien le rôle de la Justice de sanctionner les arrières pensées qu'elle aura cru décelées ? Comment peut-elle décider que telle idée immorale devait faire l'objet d'une condamnation pénale sans s'ériger en censeur de la pensée ?

Remettre le débat d'idées au coeur du combat citoyen

Car ne nous trompons pas : il ne s'agit nullement de défendre l'odieuse contestation des crimes contre l'humanité, c'est même tout le contraire. Les atteintes à la mémoire des victimes suscitent une émotion légitime et doit provoquer notre mobilisation citoyenne. Cela dit, ce n'est pas au couperet des juges que revient le devoir de la vérité historique, mais au seul débat d'idées dont notre démocratie s'enorgueillit à juste titre. Il est vrai que le débat d'idées tend à devenir de plus en plus consensuel entre gens partageant les mêmes opinions, d'où son manque de pouvoir curateur quand il s'agit de dénoncer des thèses dangereuses. Mais la liberté d'expression est une valeur tellement sacrée que nous devons l'assumons jusqu'au bout, y compris quand cela suppose d'accepter la libre expression de valeurs contraires aux nôtres.     

Constant Rémond

Novembre 2006

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