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La République des coups tordus

En se prêtant, une fois encore, à ses coups tordus, le monde politique fait honte. Alors que la France attend d'être soignée, les citoyens ne distinguent, dans la fumeuse affaire Clearstream, que barbouzeries, messes basses, gros sabots. Ce complot balourd ne mérite certes pas les cris d'orfraie du PS, à qui Ségolène Royal reproche d'ailleurs (Journal du dimanche) «les mesquineries et peaux de banane» dont elle se dit la victime. Mais la République en sort éreintée.

Tout est accablant dans ce montage. Y compris l'emballement médiatique sur des rumeurs et la coutumière violation du secret de l'instruction, qui a permis au Monde de rendre publique l'audition judiciaire du général Philippe Rondot, mettant apparemment en cause Dominique de Villepin dans une tentative de déstabilisation de Nicolas Sarkozy : une interprétation que l'officier de renseignement a démentie dans Le Figaro.

Le premier ministre assure n'être pour rien dans la crapulerie qui mettait en doute la moralité de son principal concurrent à droite, désigné parmi d'autres comme titulaire d'un compte bancaire sulfureux. A la justice de désigner responsables et complices. Toutefois, une légèreté se laisse voir, quand un homme d'État se mobilise sur un traquenard cousu de fil blanc. Une attitude qui n'autorise pas, pour autant, à le lyncher sans preuve.

Reste que l'autorité publique, déjà atteinte par la révolte des cités et le retrait du CPE, est, cette fois mise en cause dans son fonctionnement. Il est, en effet, contestable qu'un officier de renseignement, Rondot, ait répondu à la convocation et aux ordres de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères : ce mélange occulte entre diplomatie et services secrets ne peut que s'ouvrir aux soupçons de basses oeuvres.

Dans le bal des affaires, la gauche s'étourdit. Mais elle ne mesure pas l'exaspération du peuple, qui observe ses représentants se désintéresser des sujets brûlants. A croire que n'auraient pas été compris les avertissements du 21 avril 2002 (Le Pen au second tour) puis du 29 mai 2005 (rejet du référendum sur la Constitution), qui prévenaient d'une lassitude devant le nombrilisme politique. Faudra-t-il que 2007 mette les points sur les i ?

Indigestion

Clearstream n'est pas le Watergate. Sauf si la justice devait faire apparaître un mensonge flagrant de Dominique de Villepin, qui maintient n'avoir jamais fait enquêter secrètement sur Nicolas Sarkozy, le seul reproche à l'encontre du premier ministre semble être de n'avoir pas mis au courant son rival des soupçons infondés qui pesaient sur lui. La République a connu pires coups bas, à commencer par les écoutes sous François Mitterrand. Mais leur accumulation est devenue indigeste.

Dans un livre sorti cette semaine (Le Gendarme de Chirac, Albin Michel) Michel Roussin, ancien directeur de cabinet de Jacques Chirac alors maire de Paris, rappelle la tradition de ces déstabilisations politiques, faisant souvent appel aux lettres et témoignages anonymes. Ces corbeaux auront valu à l'ancien officier de gendarmerie d'avoir été la cible d'un acharnement judiciaire motivé par «la volonté d'en découdre avec le pouvoir politique».

Avant la présidentielle de 1995, Roussin, alors ministre de la Coopération, est mis en examen par le juge Eric Halphen, dans le cadre de l'affaire des HLM de Paris (financement supposé du RPR) et contraint de démissionner. Le but : tenter d'impliquer Chirac. Une opération qui se soldera par un non-lieu, mais qui sera suivie par une série d'autres poursuites qui dureront onze ans pour se terminer par une condamnation avec sursis, aujourd'hui en appel.

Roussin : «Halphen accorde des interviews, laisse filtrer quelques informations en précisant ensuite que ce sont sans doute les policiers qui sont à l'origine des fuites. Ainsi se prépare la tambouille médiatique (...) J'aurai tout entendu dans (son) cabinet sur la classe politique (...) Halphen, présenté à l'époque comme un magistrat neutre et objectif, quittera son corps pour solliciter une investiture du PS».

C'est aussi cette chasse à courre contre l'homme politique, alimentée par les rumeurs, qui devient insupportable à nombre de Français. Stupéfiante est, ainsi, la déclaration d'Halphen, mardi sur RTL : «Dans L'affaire des HLM de Paris, c'est Nicolas Sarkozy au départ qui l'a déclenchée parce qu'il était balladurien et que cela pouvait nuire à Jacques Chirac.» Est-ce donc par de telles affirmations gratuites que le juge faisait naguère trembler la République ?

«Phénomènes de rejet»

Comment les Français peuvent-ils comprendre ce vacarme théâtral, quand ils voient tant de dossiers en rade (chômage, école, santé, fiscalité, etc.) ? Sur l'immigration choisie, dossier ouvert cette semaine par Nicolas Sarkozy, la position très réservée des Eglises de France aurait mérité plus d'un débat. Ne serait-ce que pour rappeler aux évêques l'avis des Sages du Vatican de 2001 («L'Eglise face au racisme») : «(...) L'État veillera à ce que ne se créent pas des situations de déséquilibre social grave, accompagnées de phénomènes sociologiques de rejet, comme cela peut arriver lorsqu'une trop forte concentration de personnes d'une autre culture est perçue comme menaçant directement l'identité et les coutumes de la communauté locale d'accueil.»

Handke, Revel

Parce que Peter Handke a assisté aux obsèques de l'ex-président Slobodan Milosevic en Serbie, la Comédie-Française, dirigée par Marcel Bozonnet, a décidé de déprogrammer la dernière pièce de l'écrivain autrichien. Devant l'acte de censure : le silence de l'intelligentsia, héritière supposée des Lumières. Jean-François Revel, enterré aujourd'hui, nous manque déjà.

Ivan Rioufol
Le Figaro

Mai 2006

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