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Le jour où les Français deviendront libéraux
Le
malade se traîne. Parfois, il délire. Il se noie dans ses problèmes
d'argent. Et il ne sait pas où aller. Les médecins proposent un médicament
réputé pour son efficacité, même s'il a des effets secondaires majeurs qu'il
faut traiter. Mais, à son seul nom, le malade est en transes, de la tête aux
pieds. C'est sur ce cas étrange que se sont penchés les intervenants du 3e
Forum des idées économiques, organisé par « Les Echos » et Sciences po, qui
a eu lieu vendredi 12 mai à Paris sur le thème du libéralisme économique. Le
libéralisme, ce remède que la France refuse avec tant d'énergie... Est-il
vraiment efficace ? Et pourquoi un tel blocage ?
Les médecins n'ont pas perdu de temps à définir ce médicament si funeste. Il
était clair pour chacun qu'il s'agit d'une doctrine, une thèse ou une
attitude qui consiste à privilégier l'action individuelle. En économie,
l'outil libéral par excellence est le marché, où se rencontrent les volontés
de chacun pour parvenir à un équilibre collectif. A en croire les praticiens
étrangers venus au forum, le marché apparaîtrait comme le mécanisme de base
de l'économie. Le prix Nobel américain Joseph Stiglitz, pourtant contempteur
régulier des excès du marché, l'a dit haut et fort : « Aujourd'hui, tout le
monde place les marchés au centre de l'économie, mais tout le monde
reconnaît le besoin de l'Etat. » Un autre prix Nobel, l'Indien Amartya Sen,
pourtant célèbre pour ses préoccupations sociales, parle du « succès
étincelant du mécanisme de marché » après des décennies d'ignorance ou de
méconnaissance. Plus encore, le libéralisme serait gage de croissance. Pour
Robert Barro, professeur d'économie à Harvard, les pays qui ont libéralisé
leurs marchés au cours des dernières décennies ont bénéficié d'un surcroît
de dynamisme : Royaume-Uni, Etats-Unis, Chine, Inde, Europe de l'Est,
Irlande, Scandinavie... Dans l'autre sens, l'essentiel de l'Amérique latine,
l'Allemagne ou la France sont à la traîne. En France, la production par tête
est passée de 76 % du niveau observé aux Etats-Unis en 1980 à 66 %
aujourd'hui. A l'inverse, l'Irlande est passée de 47 % à 86 % !Mais, ici,
tout se complique. Robert Barro précise que le lien entre libéralisation et
croissance n'a rien d'automatique. Jean-Paul Fitoussi, président de
l'Observatoire des conjonctures économiques, va plus loin. Si on regarde non
les revenus moyens mais le niveau de vie des 70 % de la population les moins
favorisés, les Français ont amélioré leur position face aux Américains.
Faut-il vraiment défendre un libéralisme qui ne profite qu'aux plus riches ?
Fitoussi rappelle le propos de l'économiste Joan Robinson : « La main
invisible fonctionne toujours, mais parfois par strangulation. »
En réalité, le débat aujourd'hui n'est pas entre l'acceptation ou le refus
du libéralisme, mais la définition du degré optimal de libéralisation. « Ce
n'est pas l'économie de marché qui va résoudre la question de l'énergie »,
soutient Clara Gaymard, l'ambassadrice française déléguée aux
investissements internationaux. « La vraie question, c'est l'équilibre entre
les marchés et le gouvernement, affirme Joe Stiglitz. Et le point
d'équilibre varie d'un pays à l'autre. » Un équilibre difficile à trouver.
D'un côté, pour le provoquant Robert Barro, « trop de démocratie peut mener
à trop de redistribution ». De l'autre, Amartya Sen rappelle que l'ouverture
des marchés en Chine à la fin des années 1970 a accéléré la croissance, mais
freiné l'allongement de l'espérance de vie. L'effet secondaire principal du
libéralisme est bien connu : c'est l'accroissement des inégalités. Il peut
néanmoins être contenu, comme le prouve l'expérience scandinave (1). Encore
faut-il être sûr que l'action publique soit plus efficace que l'action
privée.
Mais, en France, cette question n'est pas posée. Le marché est suspecté à
raison d'être traversé de failles, l'Etat est supposé à tort infaillible.
C'est vrai dans tout le pays. « Le libéralisme, ça ne marche pas », a ainsi
lancé Jacques Chirac. Et, dans un sondage réalisé l'an dernier par
l'institut Globescan, 36 % seulement des Français sont d'accord avec l'idée
que « la libre entreprise et l'économie de marché constituent le meilleur
système sur lequel bâtir l'avenir de la planète », contre 59 % des Italiens,
65 % des Allemands, 71 % des Américains et 74 % des Chinois ! Il y a bien
une exception française. D'où vient-elle ? La première raison, c'est
l'ignorance. « Nous devons faire de gros efforts de pédagogie en science
économique », estime Christine Lagarde, ministre du Commerce extérieur, qui
a longtemps vécu aux Etats-Unis. En France, personne ne fait cette pédagogie
du marché. Beaucoup d'enseignants s'en méfient. Les politiques redoutent une
étiquette devenue infamante. La presse le connaît mal. Dans leur immense
majorité, les chefs d'entreprise n'ont pas le courage, l'énergie ou la
volonté de le défendre.
La deuxième raison du blocage français face au libéralisme, c'est la peur, «
la peur des pays qui n'ont pas de vision car ils n'ont pas de leadership »,
selon Henri de Castries, PDG d'AXA et l'un des rares dirigeants français à
oser proclamer haut et fort ses convictions libérales. S'insinuent le doute
et l'absence de confiance en soi. D'où la crainte de la concurrence,
notamment venue de l'étranger. Une constante tricolore, comme le montre la
fameuse pétition des fabricants de chandelles, bougies, lampes, chandeliers,
réverbères, mouchettes, éteignoirs, et des producteurs de suif, huile,
résine, alcool, et généralement de tout ce qui concerne l'éclairage, une
satire écrite au milieu du XIXe siècle par l'économiste Frédéric Bastiat
pour dénoncer « l'intolérable concurrence d'un rival étranger » qui se
nomme... le soleil.
D'où la tentation omniprésente du rejet de l'autre et de la protection par
l'Etat. « Si le consommateur est hyperlibéral, le producteur est
archiprotectionniste », relève Michel Cicurel, le président de la Compagnie
Financière Edmond de Rothschild. Et pourtant... « La France réussit le jeu
du marché quand elle est prête à le jouer », observe Mario Monti, l'ancien
commissaire européen à la Concurrence qui préside l'université Bocconi de
Milan. Pour l'essayiste Nicolas Baverez, il en va de l'avenir du pays : « Le
décrochage de la France est directement lié à l'antilibéralisme. Pour se
redresser, le pays doit renouer avec sa tradition libérale. » C'est
peut-être ici qu'est la clef du problème. Car, si la France a une longue
tradition dirigiste, elle a aussi tout un héritage libéral qui remonte à
Montesquieu. Et, au début des années 1970, quand le Royaume-Uni décide de
rejoindre l'Union européenne, c'est pour s'arrimer à un système de marché
conçu par les Français et les Allemands ! Le libéralisme, chance ou menace ?
Après tout, le mot commence par « liberté ». Tout comme la devise de la
France.
Jean-Marc Vittori
Les Echos |