Depuis que nous avons publié un rapport au Roi sur le
grand parti qu'on pourrait tirer d'une paralysie générale des mains droites, comme moyen
de favoriser le travail, il paraît que beaucoup de cervelles sont en quête de nouvelles
recettes protectionnistes. Un de nos abonnés nous envoie, sur ce sujet, une lettre qu'il
a l'intention d'adresser au conseil des ministres. Il nous semble qu'elle contient des
vues dignes de fixer l'attention des hommes d'État. Nous nous empressons de la
reproduire.MESSIEURS LES MINISTRES,
Au moment où la protection douanière semble compromise. la nation reconnaissante voit
avec confiance que vous vous occupez de la ressusciter sous une autre forme. Cest un
vaste champ ouvert à l'imagination. Votre système de, gaucherie a du bon; mais il
ne me semble pas assez radical, et je prends la liberté de vous suggérer des moyens plus
héroïques, toujours fondés sur cet axiome fondamental : lintensité du travail,
abstraction faite de ses résultats, c'est la richesse. De quoi s'agit-il ? De fournir à
l'activité humaine de nouveaux aliments. C'est ce qui lui manque, et, pour cela, de faire
le vide dans les moyens actuels de satisfaction, de créer une grande demande de produits.
J'avais d'abord pensé qu'on pourrait fonder de grandes espérances sur l'incendie , -
sans négliger la guerre et la peste. - Par un bon vent d'ouest mettre le feux aux quatre
coins de Paris, ce serait certainement assurer à la population les deux grands bienfaits
que le régime protecteur a en vue : travail et cherté - ou plutôt travail par cherté.
Ne voyez-vous pas quel immense mouvement l'incendie de Paris donnerait à l'industrie
nationale '? En est-il une seule qui n'aurait de l'ouvrage pour vingt ans '? Que de
maisons à reconstruire, de meubles à refaire, d'outils, d'instruments, d'étoffes, de
livres et de tableaux à remplacer! Je vois d'ici le travail gagner de proche en proche et
s'accroître par lui-même comme une avalanche, car l'ouvrier occupé en occupera d'autres
et ceux-ci d'autres encore. Ce n'est pas vous qui viendrez prendre ici la défense du
consommateur, car vous savez trop bien que le producteur et le consommateur ne font qu'un.
Qu'est-ce qui arrête la production '? Evidemment les produits existants. Détruisez-les,
et la production prendra une nouvelle vie. Qu'est-ce que nos richesses ? Ce sont nos
besoins, puisque sans besoins point de richesses, sans maladies point de médecins, sans
guerres point de soldats, sans procès point d'avocats et de juges. Si les vitres ne se
cassaient jamais, les vitriers feraient triste mine; si les maisons ne s'écroulaient pas,
si les meubles étaient indestructibles, que de métiers seraient en souffrance!
Détruire. c'est se mettre dans la nécessité de rétablir. Multiplier les besoins, c'est
multiplier la richesse. Répandez donc partout l'incendie, la famine, la guerre, la peste,
le vice et l'ignorance, et vous verrez fleurir toutes les professions, car toutes auront
un vaste champ d'activité. Ne dites-vous pas vous-mêmes que la rareté et la cherté du
fer font la fortune des forges '? N'empêchez-vous pas les Français d'acheter le fer à
bon marché '? Ne faites-vous pas en cela prédominer l'intérêt de la production sur
celui de la consommation. Ne créez-vous pas, pour ainsi dire, la maladie afin de donner
de la besogne au médecin '?
Soyez donc conséquents. Ou c'est l'intérêt du consommateur qui vous guide, et alors
recevez le fer; ou c'est l'intérêt du producteur et en ce cas, incendiez Paris. Ou vous
croyez que la richesse consiste à avoir plus en travaillant moins, et alors laissez
entrer le fer; ou vous pensez qu'elle consiste à avoir moins avec plus de travail, et en
ce cas brûlez Paris; car de dire comme quelques-uns: Nous ne voulons pas de principes
absolus, - c'est dire: Nous ne voulons ni la vérité, ni l'erreur, mais un mélange de
l'une et de l'autre: erreur, quand cela nous convient, vérité quand cela nous arrange.
Cependant, Messieurs les Ministres, ce système de protection, quoique théoriquement en
parfaite harmonie avec le régime prohibitif, pourrait bien être repoussé par l'opinion
publique, qui n'a pas encore été suffisamment préparée et éclairée par l'expérience
et les travaux du Moniteur industriel. Vous jugerez prudent d'en ajourner l'exécution à
des temps meilleurs.
Vous le savez, la production surabonde, il y a partout encombrement de marchandises, la
faculté de consommation fait défaut à la faculté de produire, les débouchés sont
trop restreints" etc., etc. Tout cela nous annonce que l'incendie sera bientôt
regardé comme le remède efficace à tant de maux.
En attendant, j'ai inventé un autre mode de protection qui me semble avoir de grandes
chances de succès. Il consiste simplement à substituer un encouragement direct à un
encouragement indirect. Doublez tous les impôts; cela vous créera un excédant de
recettes de 14 à 1 500 millions. Vous répartirez ensuite ce fonds de subvention entre
toutes les branches du travail national pour les soutenir, les aider et les mettre en
mesure de résister à la concurrence étrangère. Voici comment les choses se passeront.
Je suppose que le fer français ne puisse se vendre qu'à 350 fr. la tonne. - Le fer belge
se présente à 300 fr. ~ Vite vous prenez 55 fr. sur le fonds de subvention et les donnez
à notre maître de forge. - Alors il livre son fer à 295 fr. Le fer belge est exclu,
c'est ce que nous voulons. Le fer français reçoit son prix rémunérateur de 350 fr.,
c'est ce que nous voulons encore. Le blé étranger a-t-il l'impertinence de s'offrir à
17 fr. quand le blé national exige 18 francs '? Aussitôt, vous donnez 1 franc 50
centimes à chaque hectolitre de notre blé qui se vend à 16 francs et 50 centimes, et
chasse ainsi son concurrent. Vous procéderez de même pour les draps. toiles. Houilles,
bestiaux, etc., etc. Ainsi le travail national sera protégé, la concurrence étrangère
éloignée, le prix rémunérateur assuré, l'inondation prévenue, et tout ira pour le
mieux.
" Eh! morbleu, c'est justement ce que nous faisons, me direz-vous. Entre votre projet
et notre pratique, il n 'y a pas un atome de différence. Même principe, même résultat.
Le procédé seul est légèrement altéré. Les charges de la protection, que vous mettez
sur les épaules du contribuable, nous les mettons sur celles du consommateur, ce qui, en
définitive, est la même chose. Nous faisons passer directement la subvention du public
au protégé. Vous, vous la faites arriver du public au protégé, par l'intermédiaire du
Trésor, rouage inutile, en quoi seulement votre invention se distingue de la nôtre.
" Un moment, Messieurs les Ministres, je conviens que je ne propose rien de neuf. Mon
système et le vôtre sont identiques. C'est toujours le travail de tous subventionnant le
travail de chacun, - pure illusion, - ou de quelques-uns, - criante injustice. Mais
laissez-moi vous faire observer le beau côté de mon procédé. Votre protection
indirecte ne protège efficacement qu'un petit nombre d'industries. Je vous offre le moyen
de les protéger toutes. Chacune aura sa part à la curée. Agriculteurs, fabricants,
négociants, avocats, médecins, fonctionnaires, auteurs, artistes, artisans, ouvriers,
tous mettent leur obole à la tirelire de la protection: n'est - il pas bien juste que
tous y puisent quelque chose '?
Sans doute, cela serait juste, mais dans la pratique... Je vous vois venir. Vous
allez me dire: Comment doubler et tripler les impôts ? Comment arracher 150 millions à
la poste, 300 millions au sel, un milliard à la contribution foncière '?
- Rien de plus simple. - Et d'abord, par vos tarifs vous les arrachez bien réellement
au public, et vous allez comprendre que mon procédé ne vous donnera aucun embarras, si
ce n'est quelques écritures, car tout se passera sur le papier.
En effet, selon notre droit public, chacun concourt à limpôt en proportion de sa
fortune. Selon l'équité, l'état doit à tous une égale protection. II résulte de là
que mon système se réduira, pour M. le ministre des finances, à ouvrir à chaque
citoyen un compte qui se composera invariablement de deux articles, ainsi qu'il suit :
Doit N. à la caisse des subventions, 100 fr. pour sa part d'impôts. Avoir N. par la
caisse des subventions, 90 fr. pour sa part
de protection. Mais c'est comme si nous ne faisions rien du tout ! C'est très vrai. Et
par la douane non plus vous ne feriez rien du tout, si vous pouviez la faire servir à
protéger également tout le monde .
- Aussi ne l'appliquons-nous qu'à protéger quelques-uns. - C'est ce que vous pouvez
très bien faire par mon procédé. Il suffit de désigner d'avance les classes qui seront
exclues, quand on partagera les fonds de la tontine, pour que la part des autres soit plus
grosse. - Ce serait une horrible injustice.
- Vous la commettez bien maintenant.
- Du moins, nous ne nous en apercevons pas.- Ni le public non plus. Voilà pourquoi elle
se commet.
- Que faut-il donc faire '?
Protéger tout le monde, ou ne protéger personne."
Frédéric Bastiat