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| International | Cobden et la Ligue | par Jacques de Guenin |
| "Ne doutez point qu'un petit groupe
de personnes réfléchies et motivées puisse changer le monde. A vrai dire, c'est la
seule chose qui ait jamais réussi à le faire." Margaret Mead Nous sommes en Angleterre, en 1838. La branche aînée de l'aristocratie possède pratiquement toute la surface du territoire et jouit de privilèges fiscaux considérables. La branche cadette possède peu ou rien, car pour éviter la division des domaines, l'héritage se fait par primogéniture. Elle ne peut se soutenir par le travail productif, car les nobles méprisent ce travail, exactement comme notre classe politico-administrative aujourd'hui. Elle fournit le gros des officiers de l'armée et de la marine, du clergé, et des fonctionnaires des colonies. Elle fournit aussi des émigrés qui vont devenir à leur tour propriétaires terriens dans les colonies. L'aristocratie détient la majorité au parlement. La classe montante est celle des industriels, des marchands, et des banquiers. Le parlement se compose d'environ 580 députés, dont 160 élus par les comtés, c'est-à-dire la campagne, et 420 par les "burroughs", c'est-à-dire les agglomérations. Il est divisé en deux grands partis, les tories, et les whigs. Pour être électeur, il fallait satisfaire à certaines conditions de revenu, et ces conditions étaient telles que la totalité des comtés élisaient des membres de l'aristocratie. Les bourgs élisaient certes des aristocrates, mais aussi des députés issus de la bourgeoisie manufacturière et commerciale. Toutefois les deux partis étaient contrôlés par l'aristocratie. Donc, que la majorité fut tory ou whig, le parlement était sous le contrôle de l'aristocratie. A cette époque, la société toute entière souffrait d'un protectionnisme délirant qui portait sur à peu près tous les biens susceptibles d'être importés, et même, chose extravagante, sur les exportations. De tous les contingents et droits de douane, c'étaient ceux sur le blé ("corn" en anglais) qui avaient les conséquences les plus dramatiques. Avant le blocus continental institué par Napoléon, l'importation de blé était relativement libre, avec des droits de douane faibles. Le blocus donna aux producteurs anglais un quasi monopole, suivi d'une rapide augmentation des prix. A la fin des guerres napoléoniennes, le prix du blé chuta de moitié, et les producteurs paniquèrent. En 1815, ils firent voter une loi dont l'objet était de stabiliser le prix du blé à 80 shillings le quarter. Aucun blé étranger ne pouvait entrer en Angleterre si le prix du marché était inférieur à ce prix. Sans atteindre les 80 shillings, les prix montèrent, ce qui renchérit le prix du pain, nourriture de base des ouvriers, qui se trouvèrent réduits à la misère. Du coup, la consommation de biens en provenance de l'industrie se trouva elle-même réduite. Même les exportations s'en trouvèrent affectées, car les bateaux chargés de fer, de houille, ou de machines, ne pouvaient plus avoir de fret de retour. Les manufacturiers eurent donc à licencier, ce qui accentua la misère. En revanche ce système profitait à fond à l'aristocratie. Le nombre de fermiers prêts à louer des terres pour les exploiter était beaucoup plus grand que le nombre de terres disponibles. Les fermiers étaient donc en concurrence, ce qui permettait aux seigneurs d'obtenir les prix des loyers les plus élevés compatibles avec la survie des fermiers. Ainsi, c'est à eux, et non aux fermiers qu'allait la rente engendrée par les tarifs douaniers. Et comme ils tenaient le parlement, ils s'opposaient à toute réforme. En 1838, l'état du Royaume était assez dramatique, malgré quelques modestes amendements introduits en 1828 par le gouvernement du duc de Wellington à la loi sur blé. Il y régnait une extrême inégalité, la misère, et une criminalité croissante. La diminution de toutes les consommations entraînait la diminution des recettes publiques, d'où un déficit croissant qui menaçait d'ébranler le crédit du pays. En octobre 1838, sept personnes de Manchester, ville particulièrement affectée par l'étranglement du commerce international, se fixèrent comme objectif d'abolir la loi sur le blé. Ils constituèrent pour cela une association qu'ils baptisèrent "Anti-Corn Law League", qui devint rapidement "The league". Son objectif était de mobiliser l'opinion publique pour faire pression sur le parlement afin de supprimer la loi sur le blé, avec l'idée qu'il serait plus facile de supprimer les autres obstacles au libre échange une fois ce travail accompli. Cela permettrait d'augmenter les débouchés industriels, d'accroître l'emploi, de diminuer le prix du pain, de rendre l'agriculture et l'industrie plus efficaces grâce à la concurrence, et même de promouvoir la paix entre les nations. Une foule de personnes de la classe moyenne, industriels, commerçants, banquiers, importateurs-exportateurs rejoignirent peu à peu la ligue et consacrèrent à sa cause beaucoup de leur temps et de leur argent. Parmi eux, quatre hommes éminents allaient jouer un rôle décisif : George Wilson, le président et infatigable administrateur de la ligue; Richard Cobden, son principal inspirateur et animateur; John Bright, le fidèle disciple et ami de Cobden, qui se distingua par ses qualités d'orateur; enfin Charles Villiers, le porte parole de la ligue au sein du parlement. Richard Cobden était né en 1804 dans une famille de fermiers pauvres. A 21 ans, il devint voyageur de commerce, et réussit à ce point qu'il put bientôt s'établir à son compte en acquérant une fabrique de tissu imprimé. Par sa vision du marché et ses qualités d'organisateur, il fit rapidement prospérer son entreprise. Mais la trentaine venue, il laissât la direction de l'usine à son frère, il voyageât, et il se fit remarquer par des articles dans lesquels il poursuivait deux grandes causes : le pacifisme, en l'occurrence la non-intervention en politique étrangère, et le libre-échange. Dans ces articles, Il apparaît comme un économiste clair et brillant, à la Bastiat. A partir de 1839, il va se consacrer entièrement à la Ligue,où il se révèle comme un grand tacticien, rationnel, habile, tenace, et résolu. John Bright était un industriel du Lancashire, appartenant à une famille de quakers. Autodidacte, il appuyait son éloquence sur des références littéraires et historiques de qualité. C'était un orateur très clair, très précis, et très émouvant, surtout lorsqu'il décrivait la misère du peuple. Il était dautant plus écouté quon sentait chez lui une conscience exigeante et un sens quasi religieux de ses devoirs. Au sein de la Ligue, il était surtout le lieutenant inconditionnel de Cobden et l'orateur de choc, mais il a évité de se mettre en avant sur le plan de l'organisation, car en temps que quaker, il n'était pas accepté de tous les groupes. La ligue va s'efforcer de rallier à ses vues de plus en plus de personnes, en rayonnant de plus en plus loin de Manchester jusqu'à couvrir tout le royaume, puis en portant le débat au parlement après avoir fait élire le plus grand nombre possible de ses militants. Elle organise des réunions dans différentes villes. A Londres, ces réunions deviendront même hebdomadaires. Partout elles se font dans les plus grandes salles disponibles, contenant des milliers de personnes à Londres, et jusqu'à 10 000 à Manchester. Partout, les places s'arrachent et on doit refuser du monde. Des souscriptions de plus en plus importantes vont permettre de financer des livres, des brochures, des périodiques, et des tracts, dont la diffusion ira croissante, et même de payer un certain nombre de professeurs d'économie politique pour diffuser les connaissances économiques dans le public! Une première percée spectaculaire prit place en 1841. Cette année-là la Ligue réussit à mettre de son côté les églises dites "dissidentes", c'est-à-dire les églises non anglicanes. Seize cent prêtres dissidents répondirent à l'appel de la ligue, et sept cent d'entre eux se réunirent à Manchester. Ils décidèrent de prêcher dans toute l'Angleterre la cause de la liberté des échanges, car, disaient-ils, "elle était conforme aux lois providentielles qu'ils avaient mission de propager". La ligue va ensuite s'attaquer aux agriculteurs, qui pouvaient croire leur bien être et leur existence même attachés au système de la protection. En l'espace de deux mois, Cobden provoque quarante meetings au sein même des populations agricoles. Il y déploie un sang froid, une habileté, une éloquence, qui excitent l'étonnement, si ce n'est la sympathie, de ses plus ardents adversaires. L'aristocratie au pouvoir, qui jusque là avait traité la ligue par le dédain que lui donnait le sentiment de son invulnérabilité politique, commence sérieusement à s'inquiéter. Elle répand la litanie des sophismes éternellement utilisés par les partisans du protectionnisme : protection des agriculteurs, invasion des produits étrangers, baisse des salaires par des patrons qui profiteraient du bon marché des subsistances, indépendance nationale, débouchés coloniaux, maîtrise des mers, etc. Mais il se trouve que les ligueurs sont des économistes étonnamment avertis, et pas un de ces sophismes ne résiste au choc de la discussion, voire aux enquêtes parlementaires que déclanche la ligue pour en démontrer l'inanité. Mais il restait évidemment une ressource à l'aristocratie : la majorité parlementaire. Alors, dans un nouvelle phase de son action, la ligue va s'attaquer méthodiquement à faire élire le maximum de ses membres au parlement. A la demande de Cobden, de Bright, et de leurs amis, des milliers de free-traders s'inscrivent sur les listes électorales, et en font sortir tous ceux qui n'avaient pas le droit d'y être. Aux élections de 1841, cinq membres de la ligue, dont Cobden, sont élus au parlement. Sir Robert Peel, le chef du parti conservateur devient premier ministre. Ancien ministre de Wellington, homme extrêmement compétent et habile, il est issu de la bourgeoisie manufacturière. C'est un opportuniste lucide, qui prend assez vite conscience que la ligue détient la vérité sur les causes de la misère et que le mouvement qu'elle a créé est irréversible. Mais il se sent obligé de défendre les intérêts de la classe qui l'a porté au pouvoir. Sans doute prévoit-il déjà que tôt au tard les tenants de la Ligue finiront par obtenir la majorité au parlement, et veut-il se préparer à prendre lui-même les mesures qui seront alors devenues inévitables. Pendant les 5 années qui vont suivre, Il va d'une part prendre des mesures pour soulager les misères les plus criantes, donnant ainsi des gages aux free-traders, dans l'espoir d'émousser leur combativité, et en même temps s'employer à faire évoluer les mentalités de l'aristocratie. Les prohibitions pures et simples furent abolies. Les droits sur 650 produits de consommations furent très fortement réduits, puis complètement supprimés pour 430 d'entre eux en 1845. Les droits à l'exportation, qui frappaient notamment les machines et la houille, furent complètement supprimés. Les droits de douane sur l'importation de blé furent simplifiés et allégés. Tout ceci allait engendrer une certaine prospérité. L'activité reprend. La misère diminue, et chose parfaitement conforme à la loi de Laffer, les recettes des douanes augmentent. Ces améliorations ont un peu tendance à démobiliser les supporters de la Ligue, bien que ses objectifs soient tout de même loin d'être atteints. Alors Cobden va passer à la vitesse supérieure. Utilisant un amendement obscur de la loi électorale, il incite ceux qui le pouvaient à devenir électeurs, il met en place des candidats et tient 35 grands meetings publics en dix semaines. Chaque année, Charles Villiers, un député issu de la ligue, proposait au parlement une motion en faveur de l'abrogation de toutes les lois protectionnistes. Les votes contre avaient eu jusque là la majorité, mais cette majorité s'amenuisait d'année en année. Elle avait été de 303 en 1842, de 256 en 1843; de 206 en 1844. Elle tomba à 132 en 1845. Peel commença à préparer les esprits des députés à une abrogation étagée dans le temps, mais il se heurta d'une part à la résistance des grands propriétaires fonciers, qui ne voulaient rien céder, et de l'autre à celles des "free traders", qui voulaient une abolition immédiate. Profitant de l'émotion créée par la famine qui s'abattit sur l'Irlande en 1845, il essaya d'opérer par décret des réductions d'urgence de droits sur le blé, mais il fut mis en minorité dans son propre cabinet, et il dut démissionner. La reine fit appel au chef des whigs, mais ce dernier ne put parvenir à constituer un ministère, et la reine rappela Robert Peel. Peel put ainsi former un nouveau cabinet, avec des ministres individuellement favorables à l'abolition des lois sur le blé. Une nouvelle loi, favorable à l'abolition, fut présentée au parlement. Après de nombreux débats, après un va et vient avec une chambre des lords qui se montra beaucoup plus ouverte aux idées de libre échange qu'on ne le craignait, le parlement mit fin aux lois protectionnistes. Le 26 mai1846, la loi instituant le libre échange unilatéral fut définitivement votée, par une majorité composite comprenant, outre les représentants de la Ligue, des whigs, des tories, et des élus irlandais. Cette loi dura 85 ans, et engendra en Angleterre une ère de prospérité extraordinaire, connue improprement sous le nom d'ère Victorienne (on devrait l'appeler l'ère du libre échange!) On peut résumer ainsi les raisons du succès de la ligue : - Objectif unique - Argumentation juste - Croisade morale, voire religieuse - Organisation remarquable - Ténacité en face d'une forte opposition - Soutien de la classe moyenne - Représentation parlementaire - Intelligence et habileté du premier ministre La principale leçon que nous, libéraux, devons tirer de cette liste, est qu'il nous manque le premier et le quatrième points. Nous dispersons nos talents sur un peu toutes les questions de Société. Il serait bon que nous nous mobilisions sur un seul sujet bien ciblé jusqu'à ce que nous l'ayons fait aboutir. Nous en proposons un : la réforme des programmes et des manuels d'Economie dans l'enseignement secondaire, grâce auxquels les enseignants, imprégnés de philosophie marxiste, décervèlent allègrement nos enfants.
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