Conscience Politique   "le journal à contre pied de la pensée unique"   www.conscience-politique.org
AccueilPolitiqueEconomie | Social et société | Histoire politique | Forum | Témoignages | InternationalBrèves | Nos liens
Humour et citations | MédiathèqueEtat de la France | Recherche | Groupe de discussion | Nous écrire | Liste de diffusion
Politique

"AUTORITE, LIBERTE, PARTAGE":
UNE SEMANTIQUE EN TOC

par Jean-Yves Bidet
Abstract. La campagne du candidat CHIRAC est lancée. Les "grands communicateurs" de l'Elysée ont concocté pour leur "poulain" un slogan incohérent et décourageant. 

Jacques CHIRAC vient d'annoncer sa candidature à l'élection présidentielle. C'est une bonne chose, même si l'on conviendra difficilement que prend fin ainsi un intolérable suspense. 

Les trois mots d'ordre "sur lesquels" le Président sortant fera campagne sont connus depuis un petit moment: AUTORITE, LIBERTE, PARTAGE, et un certain Guillaume TABARD, dans "Le Figaro" du 12 février, tâche péniblement de nous en faire sentir la pertinence, sans vraiment y parvenir. 

Je voudrais proposer ici une petite analyse à deux niveaux. Car si, dans un premier temps, la "devise" chiraquienne de campagne porte la marque de "l'ultra- consensualisme", on verra, dans un second temps, qu'elle n'annonce aucune "stratégie de rupture", celle- là pourtant dont le pays a besoin. 

"Ultra- consensualisme" d'abord. Qui rejetterait le mot d'ordre "LIBERTE"? Même les communistes, même l'extrême- gauche ou droite ne recensent dans leurs rangs, en dépit d'un passif lourd, que des "combattants de la liberté": c'est bien connu...

"AUTORITE". On sent que le mot est prononcé pour "ratisser à droite"... On n'a pas tout à fait osé "SECURITE" qui vous a un peu trop un côté "tolérance zéro"... 

"PARTAGE" est là pour "faire social", autrement dit: "ratisser à gauche". On n'a pas osé "SOLIDARITE", par souci de ne pas marcher sur les plates- bandes de Martine AUBRY ou Noël MAMERE... 

Bref: l'extrême centrisme du message de campagne est clair. Au reste, il n'y a rien là à critiquer: on sait que le Président de la République est censé être "au- delà des clivages politiques", incarner le "rassemblement national", etc.. On connaît par cœur cette rhétorique émolliente. 

Mais un second niveau d'analyse révèle, d'une part, pas mal d'incohérence, et, d'autre- part, la tendance "social- démocratiquement correcte" du propos. 

AUTORITE et LIBERTE sont des valeurs qui "cohabitent" mal. C'est tellement vrai que l'anthropologue Emmanuel TODD, dans ses travaux sur les structures familiales en Europe, les considère comme tout à fait antagonistes. Quatre structures familiales, sur notre continent, sont repérables: la structure nucléaire- égalitaire diffuse les valeurs LIBERTE/EGALITE; la structure nucléaire absolue les valeurs LIBERTE/INEGALITE; la structure souche: AUTORITE/INEGALITE; la structure communautaire: AUTORITE/EGALITE (1). 

Et alors, dira- t- on? Alors, je rappelle qu'Emmanuel TODD fut l'un des conseillers du candidat CHIRAC en 1995... Il est donc clair que les "grands communicants" chargés du marketing politique ne lisent pas les ouvrages fondamentaux, quand bien même ils émanent de "partenaires de pensée" tout à fait sérieux. Bref: manier ensemble les concepts d'AUTORITE et de LIBERTE est incohérent si on ne précise pas davantage... Il faudrait: AUTORITE DE L'ETAT et LIBERTE INDIVIDUELLE pour que le message brassât autre chose que du vent. Au surplus, ce serait renouer avec des formules chères au libéralisme politique. Je sais bien qu'un slogan de campagne se doit d'être bref et percutant, mais pas au point d'être dépourvu de sens. 

J'en arrive à "PARTAGE". Comme dit plus haut, on n'a pas osé le mot "SOLIDARITE", synonyme, en France, de "REDISTRIBUTION", c'est- à- dire de dépouillement toujours accentué des forces créatrices du pays au profit de celles qui ne le sont pas... Parions que le message "PARTAGE" ne soulèvera pas l'enthousiasme des entrepreneurs français, ceux- là, et ceux- là seuls, qui créent la richesse... 

Etant un homme d'archives, j'ai retrouvé un éditorial de Jean- François REVEL daté du 28 août 1989, et intitulé L'Obsession du partage. A la fin des années 80, le mot "partage" (avec son petit côté catéchisme) est le vocable favori de la gauche. Dans son style habituel d' "arracheur de masques", REVEL dénonce l'illusion: "il pousserait naturellement une quantité fixe et anonyme de pouvoir, de savoir, de responsabilité, d'initiative, de bonheur, de culture, de santé, de travail, en vrac. Il suffirait alors de débiter cette quantité au mètre, en prenant soin que chacun emporte un morceau de tissu égal à celui du voisin"...  

Autre édito. du même, daté du 23 octobre 1989 (Libéral- socialisme) (2). Propos rapportés: "Nous devons, disait récemment un conseiller économique de Gorbatchev, passer du principe de partage au principe de gain". Et REVEL de commenter: "Voilà ce que certains socialistes français n'ont pas encore compris: vouloir établir l'égalité par le partage autoritaire, par l'impôt despotique, c'est casser le moteur de la croissance, donc couper le robinet qui alimente le "garantisme" " - c'est- à- dire la protection sociale. 

Vous avez bien lu: "ce que certains socialistes français n'ont pas encore compris"... Or, voici que "PARTAGE" nous est aujourd'hui proposé comme antienne entraînante de la campagne d'un candidat (supposé) de droite...  

Encore une fois, je le demande, que promet une telle "scie" à celui qui crée de la richesse, sinon des prélévements maintenus ou accrus? Promesse d'autant plus préoccupante que le PIB français jouant quelque peu les "cancres" européens, il finira par ne plus rien y avoir à "partager"!!! A la place de "PARTAGE", j'eusse mieux aimé, peut- être, "ELAN", "CREATION", "INITIATIVE", "ENTREPRISE", etc.. Guizot conseillait aux Français: "Enrichissez- vous". N'est pas Guizot qui veut... 

Bref: on pourra comparer les implications de "PARTAGE" aux mesures très concrètes proposées par Alain MADELIN pour créer, en cinq ans, deux millions d'entreprises... 

La "stratégie de rupture" ne viendra pas de l'Elysée. On s'en doutait un peu, me direz- vous. Les "Grands Mamamouchis" de la communication présidentielle nous le confirment spectaculairement. 

Jean- Yves BIDET 

NOTES

1) J'ai mentionné, en les détaillant, les travaux d'E. TODD dans mon édito. Le Triomphe de la Contre- Révolution.

2) Ces éditos. sont consultables dans l'ouvrage Fin du siècle des ombres, Fayard 1999.



AccueilPolitiqueEconomie | Social et société | Histoire politique | Forum | Témoignages | InternationalBrèves | Nos liens
Humour et citations | MédiathèqueEtat de la France | Recherche | Groupe de discussion | Nous écrire | Liste de diffusion

Conscience Politique ® Tous droits réservés Hebdomadaire