La gauche voulait " noyer Le Pen sous les votes
Chirac ". Cest Chirac quelle a noyé. A lissue du deuxième
tour de lélection présidentielle, Jacques Chirac na plus dexistence
politique. Il nest plus quun épouvantail dressé au milieu dun champ de
ruines. Un épouvantail, parce que cest le rôle que lui a dévolu la gauche dans
son prétendu combat contre le " fascisme ". Un champ de ruines, parce
que la démocratie vient de subir, en France, une des plus cinglantes défaites de tous
les temps. Ce nest pas à une élection au suffrage universel que nous venons
dassister, mais à une formidable opération de propagande, dendoctrinement et
dintoxication, organisée par les officines marxistes et trotskistes et cautionnée
par tout ce que le pays compte dorganismes institutionnels et de personnalités en
vue. Ce quil sagissait de sauvegarder, en réalité, nétait pas
" la République " ni " ses principes ", mais tout
simplement le système de privilèges et de prébendes qui sest établi sous le
couvert de ces mots ronflants et qui exploite le peuple, le poussant chaque jour un peu
plus vers la dépendance et la pauvreté.
Sil navait fallu que sopposer à certains aspects du programme de
Jean-Marie Le Pen, voire à tous, cette levée de boucliers eût été inutile. Un débat
ordinaire aurait suffi, accompagné de consignes de vote classiques. Exclue du deuxième
tour, la gauche pouvait fort bien recommander labstention ou le vote blanc. Et le
résultat du scrutin eût reflété un rapport de force politique significatif. Mais il
sagissait de tout autre chose. Quon ne peut comprendre quen analysant
correctement le système économique et social français.
La France sest dotée dun régime qui associe une protection sociale
maximale à une économie soumise à une concurrence maximale elle aussi. Pour
soffrir la première, nous avons besoin dune productivité exceptionnelle de
la seconde. Tout lentre-deux est broyé. Or cest dans lentre-deux que se
situent les petites et moyennes entreprises, ainsi que ceux quelles emploient. Les
grands bénéficiaires du système social sont les fonctionnaires, assurés de la garantie
de lemploi et de leur retraite, ainsi que tous les inactifs par vocation ou par
contrainte. Cest leur coalition qui est actuellement le fondement de la gauche
politique en France. La classe des ouvriers et des employés du privé a déserté la
gauche et a largement voté pour Le Pen, ou pour lultra-gauche.
La spirale infernale des affrontements de rue
Les résultats du premier tour ont montré que, bien que divisée, la gauche conservait
une base sociologique forte, tandis que la droite parlementaire passait, à légard
de la droite nationale, dun rapport, en nombre de suffrages, de un à trois, voire
à quatre, il y a à peine dix ans, à un rapport de un à deux. Ce qui signifie que si
Jacques Chirac reste majoritaire dans son camp, cest de beaucoup moins
quauparavant, et surtout quil ne lest plus dans lensemble du corps
électoral, puisquil ne peut plus affronter la gauche en sappuyant sur une
base sociologique et politique cohérente.
La conséquence évidente est quil na pas la moindre chance
dappliquer le programme de droite dont il sest réclamé dans son allocution
de dimanche soir. Dès le premier acte quil fera dans ce sens, lultra-gauche
sera dans la rue, soutenue par la gauche parlementaire qui naura pas le choix pour
éviter de se laisser déborder. Chirac, privé de tout soutien populaire, parce
quil a récusé le seul dont il pouvait disposer, ne pourra que reculer. Dès lors,
la République entrera dans la spirale infernale des affrontements de rue, car les
victimes de linsécurité et des spoliations économiques et sociales ne laisseront
pas éternellement la maîtrise du pavé aux gauchistes. Et aux uns et aux autres, Chirac
naura à opposer que les mots creux quil a utilisés pour se faire réélire.
Si lon veut la preuve absolue de ce qui précède, il suffit de se reporter à la
campagne du deuxième tour. Les estrades et les médias étaient pleins de déclarations
solennelles sur le racisme et lintolérance, mais leurs hérauts nont à aucun
moment abordé le problème de limmigration. Qui, dans un débat politique, doit se
poser en termes statistiques, économiques, sociologiques et culturels, et certainement
pas philosophiques, sauf à vouloir brouiller les cartes. Pour être plus clair, il
sagit de savoir non pas si limmigré doit être respecté dans sa dimension
humaine, ce qui est une évidence pour toute personne civilisée, mais si
limmigration de masse que connaît la France doit continuer au même rythme ou
sil convient de linfléchir.
Silencieux à cet égard, la gauche et les médias ont en revanche tiré à boulets
rouges sur les propositions de réduction de la pression fiscale et sociale de Jean-Marie
Le Pen, démontrant ainsi que, pour eux, cétait bien le problème. Certes ces
propositions ne brillaient pas toujours par leur cohérence ou leur réalisme, mais elles
avaient le mérite douvrir un vrai débat. Celui précisément que refuse tout ce
que la France compte de petits et de grands profiteurs du système. Parce quil
mettrait en lumière des privilèges inacceptables dans une démocratie digne de ce nom.
Ce qui était en jeu le 5 mai, cétait bien la démocratie. Pas celle que nous
subissons. Mais celle qui reste à construire.
Claude Reichman