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Politique

Un épouvantail dans un champ de ruines

Claude Reichman
La gauche voulait " noyer Le Pen sous les votes Chirac ". C’est Chirac qu’elle a noyé. A l’issue du deuxième tour de l’élection présidentielle, Jacques Chirac n’a plus d’existence politique. Il n’est plus qu’un épouvantail dressé au milieu d’un champ de ruines. Un épouvantail, parce que c’est le rôle que lui a dévolu la gauche dans son prétendu combat contre le " fascisme ". Un champ de ruines, parce que la démocratie vient de subir, en France, une des plus cinglantes défaites de tous les temps. Ce n’est pas à une élection au suffrage universel que nous venons d’assister, mais à une formidable opération de propagande, d’endoctrinement et d’intoxication, organisée par les officines marxistes et trotskistes et cautionnée par tout ce que le pays compte d’organismes institutionnels et de personnalités en vue.

Ce qu’il s’agissait de sauvegarder, en réalité, n’était pas " la République " ni " ses principes ", mais tout simplement le système de privilèges et de prébendes qui s’est établi sous le couvert de ces mots ronflants et qui exploite le peuple, le poussant chaque jour un peu plus vers la dépendance et la pauvreté.

S’il n’avait fallu que s’opposer à certains aspects du programme de Jean-Marie Le Pen, voire à tous, cette levée de boucliers eût été inutile. Un débat ordinaire aurait suffi, accompagné de consignes de vote classiques. Exclue du deuxième tour, la gauche pouvait fort bien recommander l’abstention ou le vote blanc. Et le résultat du scrutin eût reflété un rapport de force politique significatif. Mais il s’agissait de tout autre chose. Qu’on ne peut comprendre qu’en analysant correctement le système économique et social français.

La France s’est dotée d’un régime qui associe une protection sociale maximale à une économie soumise à une concurrence maximale elle aussi. Pour s’offrir la première, nous avons besoin d’une productivité exceptionnelle de la seconde. Tout l’entre-deux est broyé. Or c’est dans l’entre-deux que se situent les petites et moyennes entreprises, ainsi que ceux qu’elles emploient. Les grands bénéficiaires du système social sont les fonctionnaires, assurés de la garantie de l’emploi et de leur retraite, ainsi que tous les inactifs par vocation ou par contrainte. C’est leur coalition qui est actuellement le fondement de la gauche politique en France. La classe des ouvriers et des employés du privé a déserté la gauche et a largement voté pour Le Pen, ou pour l’ultra-gauche.

La spirale infernale des affrontements de rue

Les résultats du premier tour ont montré que, bien que divisée, la gauche conservait une base sociologique forte, tandis que la droite parlementaire passait, à l’égard de la droite nationale, d’un rapport, en nombre de suffrages, de un à trois, voire à quatre, il y a à peine dix ans, à un rapport de un à deux. Ce qui signifie que si Jacques Chirac reste majoritaire dans son camp, c’est de beaucoup moins qu’auparavant, et surtout qu’il ne l’est plus dans l’ensemble du corps électoral, puisqu’il ne peut plus affronter la gauche en s’appuyant sur une base sociologique et politique cohérente.

La conséquence évidente est qu’il n’a pas la moindre chance d’appliquer le programme de droite dont il s’est réclamé dans son allocution de dimanche soir. Dès le premier acte qu’il fera dans ce sens, l’ultra-gauche sera dans la rue, soutenue par la gauche parlementaire qui n’aura pas le choix pour éviter de se laisser déborder. Chirac, privé de tout soutien populaire, parce qu’il a récusé le seul dont il pouvait disposer, ne pourra que reculer. Dès lors, la République entrera dans la spirale infernale des affrontements de rue, car les victimes de l’insécurité et des spoliations économiques et sociales ne laisseront pas éternellement la maîtrise du pavé aux gauchistes. Et aux uns et aux autres, Chirac n’aura à opposer que les mots creux qu’il a utilisés pour se faire réélire.

Si l’on veut la preuve absolue de ce qui précède, il suffit de se reporter à la campagne du deuxième tour. Les estrades et les médias étaient pleins de déclarations solennelles sur le racisme et l’intolérance, mais leurs hérauts n’ont à aucun moment abordé le problème de l’immigration. Qui, dans un débat politique, doit se poser en termes statistiques, économiques, sociologiques et culturels, et certainement pas philosophiques, sauf à vouloir brouiller les cartes. Pour être plus clair, il s’agit de savoir non pas si l’immigré doit être respecté dans sa dimension humaine, ce qui est une évidence pour toute personne civilisée, mais si l’immigration de masse que connaît la France doit continuer au même rythme ou s’il convient de l’infléchir.

Silencieux à cet égard, la gauche et les médias ont en revanche tiré à boulets rouges sur les propositions de réduction de la pression fiscale et sociale de Jean-Marie Le Pen, démontrant ainsi que, pour eux, c’était bien le problème. Certes ces propositions ne brillaient pas toujours par leur cohérence ou leur réalisme, mais elles avaient le mérite d’ouvrir un vrai débat. Celui précisément que refuse tout ce que la France compte de petits et de grands profiteurs du système. Parce qu’il mettrait en lumière des privilèges inacceptables dans une démocratie digne de ce nom.

Ce qui était en jeu le 5 mai, c’était bien la démocratie. Pas celle que nous subissons. Mais celle qui reste à construire.

Claude Reichman


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