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Société

La France ne doit pas connaître le sort du Liban

par Claude Reichman
Plutôt que de flatter démagogiquement les diverses communautés, les hommes politiques feraient mieux de ne parler que de l’intérêt général et de le privilégier dans chacun de leurs actes. Or c’est tout le contraire à quoi l’on assiste en France, et le mouvement ne fait que s’accentuer. Au point qu’on se demande si être français a encore un sens pour les princes qui nous gouvernent. Ils n’en ont que pour les minorités, quel que soit le motif de leur différence. On est ainsi passé des minorités religieuses aux minorités ethniques, les unes recouvrant souvent les autres, puis on en est arrivé aux différenciations sexuelles - parmi lesquelles il ne faut pas compter le sexe féminin, qui n’est pas minoritaire -, avant d’en venir - qui sait - à des différenciations encore moins évidentes : qui peut nous dire ce qu’on a fait pour les rouquins que complexerait leur couleur de poil ? Pourtant on aurait tort d’en rire. Le phénomène est grave, car il signe sans aucun doute, s’il se développe encore, la fin de la communauté française, celle qui fait que tous ensemble nous habitons un pays aux lois duquel nous obéissons et que nous sommes prêts à défendre en cas de besoin, y compris jusqu’au sacrifice de notre vie. Depuis que la France existe en tant que telle, ces principes se sont appliqués et ont assuré sa survie, même dans les pires épreuves. Aujourd’hui, ils sont remis en question au plus haut niveau, sans que cela émeuve grand monde.

C’est la raison pour laquelle Joseph Macé-Scaron a voulu pousser un cri d’alarme - et de colère - dans un essai de belle facture, La tentation communautaire* . Sans doute aurait-il pu évoquer en titre l’erreur  ou même  le drame communautaire, tant le corps de l’ouvrage démontre avec force la nocivité de cette dérive. Dont l’auteur, éditorialiste au Figaro, nous donne une définition des plus claires. Le communautarisme, écrit-il, peut être considéré comme " la valorisation de la culture minoritaire au détriment de notre humanité commune et, surtout, comme la volonté de faire exercer à la communauté en question un contrôle absolu et exclusif sur ses membres. "

Le problème de l’islam

Courageusement, Macé-Scaron n’élude pas le problème auquel on pense aussitôt, celui de l’islam, puisque aussi bien celui-ci est à la fois une religion et un corpus de lois temporelles. Et de citer le recteur de la mosquée de Lille qui, dans une conférence prononcée le 9 octobre 1997, n’y va pas par quatre chemins : " Dans l’islam, la notion de citoyenneté n’existe pas, mais la notion de communauté est très importante. " " Et le recteur de réclamer que, une fois la communauté islamique reconnue, celle-ci ait ses propres lois, en dehors de celles qui seraient communes à la charia et à la République. " Nous voilà donc au cœur du mal français : peut-on intégrer plusieurs millions de musulmans à la communauté nationale sans exiger qu’ils renoncent à la partie temporelle de leur religion, autrement dit à leur religion elle-même ? Le problème est d’ailleurs devenu mondial avec les attentats du 11 septembre. La guerre contre les islamistes n’est pas forcément une guerre contre l’islam, mais elle démontre à l’évidence que la cohabitation pacifique de l’Occident avec ce dernier ne sera possible que si celui-ci évolue vers une séparation du dogme et de la loi, et n’embrasse plus que le domaine spirituel. Est-ce trop lui demander ? Après tout, c’est bien le chemin qu’a accompli, en quelques siècles, le christianisme en renonçant à tout rôle politique. Et puisqu’il a ouvert et balisé la voie, les autres peuvent faire le parcours en beaucoup moins de temps.

Notre République qui se dit laïque peut-elle accepter sans périr l’intrusion du communautarisme sous toutes ses formes ? La réponse est évidemment négative. Non, il n’est pas acceptable de laisser les divers groupes " régler les problèmes entre soi. " Or, ajoute Macé-Scaron, " s’en remettre aux lois, aux codes du groupe, c’est précisément ce que recherchent tous les communautarismes qu’ils soient corses, gays, blacks ou musulmans. "

La faiblesse des politiciens français nous conduit au drame. " Il y a un pays, rappelle l’auteur, qui a vu se multiplier les partis confessionnels sur le terreau de ses communautés religieuses. Il s’appelait le Liban. " Le même sort nous est promis si nous ne réagissons pas. A cet égard, l’essai de Joseph Macé-Scaron, plus encore qu’une remarquable œuvre intellectuelle, est un acte politique. Le fait est assez rare pour qu’on le salue comme il le mérite.

Claude Reichman

* Joseph Macé-Scaron, La tentation communautaire, (Plon).

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