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Un nouveau Modèle de Division du Travail est il en train d’apparaître aux Etats-Unis ? Le développement du capitalisme a toujours coïncidé avec celui des inventions qui ont jalonné son histoire. La plupart du temps, il s’agit de nouvelles découvertes technologiques, telles que la machine a vapeur, l’électricité ou l’ordinateur. Plus rarement, ces inventions se produisent dans le domaine de l’organisation du travail lui même. Il suffit de songer au travail à la chaîne ou au Taylorisme pour comprendre ce dont nous voulons parler. Eh bien, il nous semble que les entreprises américaines (mais pas seulement elles) sont en train d’inventer une nouvelle forme d’organisation du travail, que faute de mieux nous appellerons la société « plate-forme ». Prenons comme exemple Dell, le producteur d’ordinateurs de bureau bien connu. Tous leurs ordinateurs sont conceptualisés de façon « virtuelle « dans leurs centres de recherche, en particulier au Texas. Pour ainsi dire, aucune de leurs machines vendues aux Etats-Unis n’est construite sur place. Elles sont toutes montées au Mexique ou en Chine, et importées en Amérique après coup. Pour l’instant, rien que de très normal. La ou l’originalité apparaît, c’est dans le fait que Dell ne possède pas les usines dans lesquelles ses machines sont assemblées. La seule chose que fait l’entreprise Texane est de préciser dans les moindres détails les caractéristiques techniques que devront avoir ses ordinateurs. Ensuite, des industriels indépendants de Dell s’engagent à les produire, au coût fixé par le Texas. Des trois fonctions nécessaires à la vente d’un produit–
Dell a réussi a externaliser la plus dangereuse et la plus cyclique, la fabrication. Et cette réussite a de considérables implications macroéconomiques dont nous ne sommes pas convaincus que les intervenants dans les marchés ou dans les sphères politiques les aient bien comprises. (Façon polie de dire qu’ils n’ont rien compris du tout.) En fait pour bien faire comprendre au lecteur ce que nous voulons dire, on peut essayer de résumer la différence entre la perception de cette même réalité
Imaginons qu’un ordinateur Dell se vende aux Etats-Unis pour $ 700 Imaginons également qu’il est construit quelque part en Asie. Le point de vue de l’analyste financier Sur les $ 700, voila ce qui ira aux entreprises américaines $ 200 à Microsoft pour Windows, avec une marge de 90 %, soit $ 180 Cette machine aura besoin d’une puce de qualité, provenant sans doute d’Intel, sur laquelle la marge est de 75 % et dont le coût avoisinera $ 70. La marge d’Intel par machine sera donc de $52.5 Quand cet ordinateur sera vendu, Dell prélèvera une marge de $ 30 L’écran plat sera fabrique à Taiwan pour un coût de $ 200 et avec une marge de 10 % La boite et le clavier seront fabriques quelque part en Chine, pour un coût de $ 165, supportant une marge de 5 %, soit $ 8.25. Sur les $ 700, les entreprises américaines prélèvent $ 300, mais leur marge est de $ 262.5 Sur les $ 365 imputables a la fabrication asiatique, la marge est de …$28.25. Pour un analyste financier, le modèle de la plate forme permet une forte augmentation de la rentabilité sur capital investi et une meilleure organisation du travail. Il est donc non seulement souhaitable, mais il est à peu près certain qu’il va se développer puissamment dans les années qui viennent. Chaque société industrielle ou commerciale va se spécialiser dans les secteurs ou elle a une forte valeur ajoutée et laissera le reste a des sous traitants…. Cependant, lorsque les ordinateurs de Dell rentrent aux Etats-Unis, ces derniers enregistrent une forte détérioration de leur balance commerciale (les importations en provenance du Mexique ou de la Chine font un bond). Ce qui serait une très mauvaise nouvelle. Ce qui nous amène à présenter maintenant le point de vue de l’économiste. Le point de vue de l’economiste. Pour l’économiste, la situation est toute simple Exportations : $ 275 Importations : $ 670 Déficit commercial : $ 395 La situation est intenable ! Le dollar va s’écrouler le jour ou les pays qui ont des excédents de dollar vont refuser de vendre aux Etats-Unis. A ce moment les taux d’intérêt monteront fortement, les USA rentreront en récession, et enfin, enfin, les méchants américains seront punis. Ce que nous dise les économistes, et qui est faux c’est ceci : les marges sur les exportations et les importations sont les mêmes, et donc la valorisation que les marchés mettent sur les actifs de production aux Etats-Unis et en Chine sont les mêmes, ce qui est faux également. La rentabilité de l’opération apparaît pour ainsi dire complètement aux USA. Le consommateur américain bénéficie du pouvoir de négociation de ses multinationales, son travail est très chèrement payé, alors que celui de l’asiatique en surnombre ne l’est pas. Par contre tous les deux y gagnent : l’asiatique, parce qu’il a un travail, l’américain parce que son niveau de vie est beaucoup plus haut que si tout était fabriqué aux Etats-Unis. Qui plus est, la rentabilité des sociétés US présente un certain nombre de caractéristiques fort désirables aux yeux de tout investisseur :
Un pays dans lequel un grand nombre de sociétés s’organisent sous ce nouveau modèle de la plate-forme aura donc comme caractéristiques :
Les conséquences macro économiques de ce nouveau développement de la loi des avantages comparatifs de Ricardo sont immenses Tout d’abord, il va falloir restructurer complètement les marchés financiers. Ces derniers sont organisés pour fournir de l’argent à Dell, qui n’en a nul besoin, et pas du tout pour aider le fabriquant Mexicain ou Chinois, qui lui en a énormément besoin. Il va donc falloir re-orienter complètement les flux fournis par les marchés aux capitalistes. La part « pays émergents » dans les portefeuilles va connaître une croissance structurelle, puisque l’industrie est naturellement grosse consommatrice de capitaux, et que la base industrielle du monde sera là. Ensuite, un certain nombre de ces pays émergents seront directement dépendants de la consommation des Etats-Unis (dans ce cas précis). Ces pays vont donc avoir des excédents commerciaux considérables vis-à-vis des Etats-Unis, qui ne veulent strictement rien dire, puisque la maîtrise des flux (importations aux USA) est à 100% dans les mains de sociétés Américaines. Et donc, demander à ces pays de re-évaluer leurs monnaies contre le dollar ne réglerait rien. De fait, ils sont en zone dollar. La même chose se produira entre les nouveaux pays producteurs dans l’ex Europe de l’Est, et l’Europe. Ce qui veut dire en termes simples que la balance commerciale d’un pays ou les sociétés s’organisent selon les principes de la plate forme, ne veut plus rien dire, ce qui ne manque pas de piquant quand l’on voit la baisse actuelle du dollar engendrée, parait-il, par les déficits de la balance commerciale… Les marchés n’ont pas compris que nous sommes en train d’assister à la privatisation des balances commerciales. Ce qui veut dire en termes simples que quiconque reste enfermé dans la logique de la comptabilité nationale pour effectuer ses investissements va tout droit à la ruine. Il suffit de s’en convaincre de considérer la bourse Japonaise : depuis 12 ans les autorités Japonaises font tout pour enregistrer d’énormes excédents des comptes courants. Ils y sont fort bien arrivés, et ce faisant ils ont forcé les sociétés nipponnes à investir dans des secteurs ou le Japon n’avait aucun avantage comparatif. La rentabilité du capital au Japon s’est donc écroulée. Les autorités ont en fait forcé les sociétés locales à faire faire leurs écrans et leur clavier au Japon. Sans pouvoir d’achat suffisant, les Japonais ne peuvent donc pas s’acheter d’ordinateur, ou s’achètent des Dell importés… Moyennant quoi, leur marché des actions s’est effondré. Mais les étrangers qui détenaient 20 % de la bourse Japonaise en 1989 n’en détiennent plus que 10 %...et tout le monde s’est appauvri. Mais les Japonais possèdent le capital national, qui soit dit en passant ne rapporte rien et donc personne ne veut. Le mercantilisme et le protectionnisme mènent toujours à la ruine, et il n’y a pas d’exemple dans l’histoire d’un pays qui ait été ruiné par le libre échange. Pour raisonner à nouveau comme un économiste, l’avantage comparatif qui crée le déficit américain n’est pas en Chine, mais aux Etats-Unis. Ce sont les sociétés américaines qui domicilient ou elles le veulent le déficit US. Si le Yuan réévalue, Wallmart passera ses ordres au Vietnam, c’est tout. Le déficit US restera le même, mais il sera avec le Vietnam plutôt qu’avec la Chine, et le chômage montera en Chine Les pays qui pour des raisons politiques (rejet de la globalisation) refuseront ce modèle de production verront leurs entreprises absolument laminées, car elles seront forcées de conserver des activités de production cycliques et peu rentables dans des zones où elles n’ont rien à faire. A terme, elles disparaîtront, et tous leurs emplois avec elles (et pas seulement les emplois industriels). Et le protectionnisme ne les sauvera pas plus qu’il n’a sauvé l’industrie textile en France. Est ce un bien, est ce un mal ? Honnêtement, l’économiste n’a rien à dire sur ce sujet. La seule chose qu’il ait a dire : C’est. Le reste appartient aux politiques, aux moralistes et aux journalistes. Remarquons cependant en terminant que refuser ce mouvement de globalisation, c’est pratiquer le protectionnisme le plus vil, celui qui refuse aux pays émergents le droit de se développer. On voit mal au nom de quoi un gouvernement aussi attaché au développement durable et à l’aide au pays émergents (dans les discours) que le gouvernement français actuel refuserait aux damnés de la terre le droit de se nourrir à leur faim et de trouver un travail qu’ils feront aussi bien que les salariés français et pour beaucoup moins cher, ce qui est en plus tout à l’avantage du consommateur français. Peut être la peur de déplaire à la CGT et la crainte de perdre les prochaines élections cantonales ou présidentielles ? On ne peut croire à une explication aussi basse… Charles Gave |
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Janvier
2006 |
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